Un souffle de vie (extraits)

Extrait 1/3

Voici mon histoire. Je m’appelle Charline et j’ai vingt-six ans. J’ai perdu mes parents en pleine adolescence, je venais d’avoir quinze ans. J’avais une sœur. Je conjugue le verbe « avoir » à l’imparfait car à l’heure actuelle, je ne sais absolument pas ce qu’elle est devenue, si elle est encore en vie, si elle a changé de nom, où elle vit, si elle a un mari qui prend soin d’elle, si elle a des enfants, un toit, si elle est en bonne santé, si elle pense encore à moi. Elle s’appelle Chloé et j’espère qu’elle conjugue encore le verbe « respirer » et « vivre » au présent. Elle comptait énormément pour moi. Depuis notre plus tendre enfance, on avait juré d’être toujours là l’une pour l’autre qu’importe ce que la vie mettrait sur notre chemin pour le barrer. Et puis leur mort a laissé un sentiment de morbidité peu commode pour notre âge.

Chloé m’a abandonnée. Sa façon à elle de fuir cette famille de tarés ou ce monde de fous. Un jour, elle a pris son sac à dos, elle a franchi la porte de la maison en me jurant qu’elle partait pour trouver une solution. Elle avait promis à la petite fille que j’étais redevenue qu’elle reviendrait me chercher et je l’attends toujours. Ce sentiment est horrible tant il est empli d’espoir et de tous ses contraires. Bien souvent, je pense la croiser au détour d’un rayon de supermarché. Je ne compte plus le nombre de fois où marchant dans les rues des villes voisines, je me suis arrêtée pour voir si elle ne faisait pas la manche ou le trottoir. Aucun résultat. Les personnes que j’ai interrogées disaient ne l’avoir jamais aperçue. Le physique, il se transforme vite. Ma plus grande erreur de l’époque a probablement été de garder en mémoire ses plus belles formes, son teint hâlé et ses paupières maquillées de ses longs cils. En aucun cas, je n’ai perdu espoir de la retrouver même si les chances s’amenuisent fortement au fil des années.

Je pense souvent à elle, j’imagine la vie qu’elle pourrait mener aujourd’hui et je me berce d’illusions. À chacun sa façon de supporter l’inacceptable. Des fois, mon esprit me joue des coups tordus en lui inventant des morts atroces. Nombreuses sont les nuits où je me réveille en panique avec comme unique image d’elle, son visage en décomposition quelque part au milieu d’un bois.

Extrait 2/3

Dix questions et donc dix lettres, chacune à intervalle de deux semaines. Cela nous laissait un délai de cinq mois. Il fallait qu’il tienne le coup et qu’il ne rende pas les armes en si bon chemin, celui de la vérité. Pourquoi un délai de quinze jours ? Vous pensez bien qu’il me faudrait au moins ça pour faire mes recherches, vérifier qu’il ne me mente pas et puis surtout pour digérer ces propos. Promettre de ne rien divulguer à la presse pour obtenir la vérité. Je pris le temps de rédiger mes exigences et d’en faire plusieurs copies que je confierais à Arthur et à la banque au cas où il m’arriverait quelque chose. Ça ne porte pas chance de remuer la merde. Il valait mieux se couvrir. Deux heures plus tard, le colis était posté.

J’avais une exigence particulière. Son corps devait reposer dans un autre cimetière que celui de mes parents. Il n’avait qu’à se démerder pour changer son testament. Le problème ne viendrait pas d’un manque d’argent. S’ils pouvaient retourner tous les deux dans leur Pologne natale, je serais la plus comblée du monde. Eux qui souffraient tant du mal de leur pays. Que grand bien leur fasse. Je leur rendais le plus grand des services. Il était hors de question qu’ils côtoient de si près leur fils après ce qu’ils lui avaient fait endurer.

Dix questions pour dix rendez-vous avec la mort. Bizarrement, il ne m’était pas venu à l’esprit que l’un d’entre eux venait se recueillir sur la tombe de leur fils. Je ne les avais jamais aperçus mais après tout, je ne m’y rendais qu’une seule fois par semaine. Cette idée m’était inconcevable mais dans les films, ils disent que les assassins reviennent toujours rendre visite à leurs victimes. Comme si un lien infaillible les unissait et ce, bien au-delà de la mort. J’étais peut-être médisante. Il était possible que la vérité me déçoive et qu’elle soit plus banale que dans mes fantasmes. Et si en fait, j’avais uniquement peur de me rendre à l’évidence. J’avais peut-être transféré sur eux une colère injuste. Certes, ils avaient ruiné mes parents mais de là à les tuer ! Je regrettais déjà les doutes que ces deux-là étaient capables d’immiscer dans ma tête.

J’ai pris un bain chaud et je me suis apprêtée pour le souper avec les amis d’Arthur. Cette soirée allait me permettre de me changer les idées. Le rhum de trente ans d’âge a eu la délicatesse d’éclaircir, pour quelques heures le chaos qui sommeillait en moi.

Extrait 3/3

Des paroles qui font mal à entendre pour celui dont toute sa vie fut un mensonge. Le venin lui sortait de la bouche et des yeux. Elle a exigé des excuses. Ta mère aussi est sortie de ses gonds. Elle a giflé Rosalie, chose que je n’avais jamais osé faire, redoutant sa réaction. Quand j’en avais marre d’elle, je préférais lui balancer des casseroles. La toucher physiquement, non. Nous faisions chambre à part depuis bien longtemps. Ça remonte à la naissance de Félix. Un jour, j’ai découvert dans le premier tiroir de sa table de nuit, un flingue. Il était neuf. Je fus tétanisé, ne voulant pas savoir comment elle était parvenue à se le procurer ni pour quelle raison.

Ce jour-là, elle l’avait pris dans son sac à main. Sans hésitation, elle pointa l’arme sur ta mère, le sourire aux lèvres. Elle allait enfin réaliser le rêve de sa vie. Le coup est parti, d’une précision étonnante. À plus de quatre-vingts ans, Rosalie n’a pas tremblé d’un iota en tirant sur ta mère. Le tir fut fatal. Le corps s’est écroulé sur le sol et la vue de cette scène m’a complètement tétanisé. Je ne pouvais plus bouger, aucun membre ni muscle ne furent capables de se mouvoir. Tout avait dégringolé si vite. Un concours de circonstances qui ne serait pas arrivé si tes parents n’avaient pas débarqué ce jour-là. J’ai paniqué devant l’horreur craignant soudainement être le suivant puisque témoin de la scène. Elle a pointé l’arme dans ma direction en ajoutant : « Si je plonge, tu plongeras mais cette option ne fait pas partie de mon plan. »

Elle s’est brûlée aux mains avec la corde. Ça lui a laissé des traces rouges durant plusieurs semaines. Depuis, la porte de ma chambre est toujours fermée à clé et sous mon oreiller se trouve un couteau. Ça me permet d’éviter certains cauchemars. Je pense qu’elle a aimé me voir souffrir. Mes nuits n’ont plus jamais été réparatrices et c’est de cette époque, que j’ai développé des arrêts cardiaques à répétition. Elle était la première à contacter les urgences ne sachant s’il s’agissait là d’un acte d’amour ou d’un besoin vital de garder en vie celui qui l’avait obligée à garder le fruit de son péché. Elle me terrifiait.

Ton père a bien rédigé la fameuse lettre sous la menace, pistolet sur la tempe. Si j’intervenais, elle me tuait. Elle a dicté chaque mot d’un français d’une rare perfection comme si elle récitait un texte appris par cœur depuis des années. Seul Dieu est témoin de cette scène. Je ne suis pas parvenu à en parler à qui que ce soit. Quand j’espère que la mort vienne me délivrer, Rosalie me supplie de rester en vie à ses côtés. Larmes de crocodile. Ta grand-mère avait raté sa vocation : le cinéma. Je me suis demandé si elle était née ainsi ou si elle aussi, était devenue un monstre par un manque d’amour. Elle ne pleure pas et s’endort chaque soir avec son arme. Protection suprême. Elle n’a eu qu’un seul amour dans sa vie : sa fille. Si tu veux lui faire du mal, touche à Marik mais je te le déconseille vivement. Rosalie n’a plus rien à perdre contrairement à toi. Ne prends pas ce risque. J’espère avoir répondu au mieux à ta question.

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