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AD VITAM ÆTERNAM (Extraits)

30 janvier 2019 - Nos livres

Extrait 1

Le silence de la nuit fait maintenant place au tumulte de la journée et ce n’est pas la fenêtre à simple vitrage qui insonorise cette chambre d’un autre temps.

Alexis ouvre les yeux, s’étire et entend la douche couler. La porte de la salle de bains n’est pas tout à fait fermée.

— Encore sous la douche ?

Kevin ne répond pas.

Alexis se lève doucement et se dirige vers la fenêtre. Il saisit le portefeuille en cuir noir qui traîne sur la petite table en bois. Il l’ouvre délicatement et en sort un passeport qu’il consulte hâtivement. Il fronce les sourcils, interrogatif. L’eau de la douche continue de couler et pourtant…

— Cela t’intéresse ?

Alexis sursaute et se retourne brusquement.

— Non je…

Kevin, nu et dégoulinant, sa main droite jusque-là dissimulée derrière son dos pointe subitement un automatique muni d’un silencieux en direction d’Alexis. Sans la moindre hésitation il lui tire une balle en plein cœur. Alexis s’effondre lourdement. Sa tête heurte violemment le vieux radiateur en fonte.

Vingt minutes plus tard, Kevin, après avoir méticuleusement nettoyé la chambre, jusqu’à passer les draps sous la douche, pour en faire disparaître l’ADN, quitte discrètement l’hôtel dans lequel il s’était fait enregistrer deux jours plus tôt sous une fausse identité : Kevin Barnes. Il n’oublie pas d’emporter avec lui les papiers d’Alexis, le laissant gisant sur le parquet de cette chambre lugubre, baignant dans son sang, sans vie.

Extrait 2

Joan s’engouffre dans la voiture qui démarre en trombe, gyrophare allumé et sirène hurlante :

— Tu vas me dire ce qui se passe ?

— Pendant que Dubreuil me passait un savon, le téléphone a sonné. On a une nouvelle affaire.

— C’est n’importe quoi, il t’en retire une et t’en donne une autre cinq minutes plus tard ?

— Oui bon, je l’ai un peu… supplié. Pour le moment il ne veut pas que les autres le sachent.

— Tu m’étonnes ! C’est quoi cette affaire ?

— Meurtre dans le huitième. Une jeune femme en robe de mariée et tiens-toi bien, en plein Parc Monceau. Il y a déjà du monde sur place.

— Une mariée ? On aura tout eu !

Une bonne douzaine de minutes plus tard, la voiture banalisée emprunte l’Avenue Vélasquez et entre dans le parc par l’Allée de la Comtesse de Ségur, quand un policier leur fait signe de loin afin de leur indiquer la direction. Fares tourne à droite et arrive près du petit plan d’eau. Il stoppe la voiture à côté d’autres véhicules de secours déjà sur place dont celui du Samu, des pompiers appelés par des témoins, et bien entendu, plusieurs voitures de police, dont celle de la Scientifique. Avec Joan, ils traversent la pelouse rapidement tout en mettant leur brassard Police. À leur arrivée sur la scène, des rubalises[1] jaunes, ont déjà été tendus, entourant tout un bosquet derrière des bancs. Un gardien de la paix fait le planton afin d’éloigner tous les curieux. Joan et Fares passent sous le cordon en montrant leurs insignes. Les pompiers et le Samu commencent à quitter les lieux n’ayant plus rien à faire sur place. Le médecin légiste, arrivé entre-temps, est accroupi à côté de la victime tandis que deux enquêteurs de la scientifique sont déjà au travail, vêtus d’une combinaison en papier tissus blanc, d’une charlotte sous une capuche, d’un masque et de protège chaussures. Ils portent chacun des lunettes en plexiglas.

— Bonjour, Lieutenant Khazen mais appelez-moi Fares et le Lieutenant Joan Letourneur, Criminelle.

— Bonjour, appelez-moi Joan, ça sera plus simple.

— Docteur Patrick Ortega, légiste. Ce n’est pas beau à voir comme vous pouvez le constater. Les yeux sont enfoncés dans leurs cavités comme si le tueur avait appuyé dessus de toutes ses forces avec ses pouces. Ce n’est pas facile de voir s’il y a des pétéchies[2] oculaires mais il y a des traces autour du cou, ici et là. À mon avis, elle a été étranglée et c’est peut-être la cause du décès, mais je n’en suis pas certain car elle n’a pas la couleur de peau d’une mort par étouffement. Quant aux yeux, ils ont sûrement été enfoncés post mortem, enfin, je l’espère pour elle. Il y a également un coup porté en plein cœur par une lame, ce qui explique la présence de sang sur la robe. Je n’ai pas encore la chronologie des évènements. J’ai découvert cette petite trace dans le cou aussi, c’est sûrement une seringue. L’autopsie nous en dira davantage. Je pense qu’elle n’a pas été tuée ici, elle a été déposée.

— Mais comment est-ce possible ? Vous avez vu le monde dans ce parc ? constate Fares.

— Oui, à cette heure de la matinée, mais on est au mois de novembre et le parc ferme à 21 heures. Par ce froid, à l’heure de la fermeture, enfin si c’est à ce moment que le corps a été déposé, il ne doit plus y avoir grand monde qui traîne ici la nuit tombée, à part quelques joggers peut-être. Et d’après mes premières constatations, vu la rigidité de la victime, il y a de grandes chances que le corps ait été déposé ici hier soir.

— Tu veux bien noter Joan : enquête de voisinage, là-bas il y a des immeubles, peut-être que quelqu’un a vu quelque chose ? Ce soir on reviendra, et on essayera d’interroger les joggers, ce doit être toujours les mêmes à mon avis. On viendra avec Jordan et Franck.

— OK, fit Joan, mais, et la famille ? Elle porte encore sa robe de mariée et personne ne s’inquiète de sa disparition ? C’est bizarre non ?

— Rien ne nous dit que c’était le jour de son mariage fait justement remarquer le légiste. C’est peut-être une mise en scène.

Subitement Joan se penche sur le corps et observe la main gauche de la jeune femme en passant délicatement la sienne en dessous.

— Tu ne remarques pas quelque chose ?

— Elle n’a pas d’alliance, ni de bague de fiançailles constate Fares.

— Exact, et une jeune mariée sans bagues ? Impossible ! Elles ont été soit volées, soit retirées pour ne pas que l’on remonte jusqu’au bijoutier. Ou le tueur les a gardées comme fétiches ou elle les a vraiment enlevées elle-même si elle a découvert, par exemple, que son mari ou futur mari n’était pas celui qu’elle croyait.

Le docteur Ortega écarquille les yeux avec un air interrogatif :

— Elle est toujours comme ça ?

Fares esquisse un sourire :

— Oui et encore, elle n’est pas dans ses grands jours !

Joan contemple alors la robe :

— Tu as vu, elle porte des collants en dentelle et encore ses chaussures de mariée.

— Regarde si elle a sa jarretelle ?

— Bonne idée. Je peux docteur ?

— Oui allez-y.

Joan, les mains revêtues de gants, soulève la robe délicatement :

— Non, la jarretelle n’est plus là ! Ça me fait quand même frémir, rien que de penser qu’elle a été enlevée le jour de son mariage.

— Nous sommes lundi matin ajouta Fares. Docteur, il nous faut ABSOLUMENT l’heure exacte de la mort. Le mariage a probablement eu lieu samedi soir et si je suis votre avis, elle a été déposée ici, hier soir, dimanche. Dès que l’on rentre au bureau il faudra regarder s’il y a eu une main courante ou une plainte de déposée pour disparition ou grave problème dans un mariage dans tous les commissariats de Paris.

[1] Ruban de signalisation permettant de délimiter une zone de chantier, d’accident, une scène de crime.

[2] Pétéchie : Petite lésion rouge vif ou bleutée de la peau ou des muqueuses, caractéristique du purpura.

Purpura : Affection caractérisée par l’apparition sur la peau de taches rouges dues au passage de globules rouges dans le derme.

 

Extrait 3

Les lettres défilent. Une à une, il les dévore et en apprend toujours plus sur son père, sur sa vie en prison et sur sa mort quand soudain, sa tante fait irruption, le faisant sursauter.

— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ? Tu fouilles dans mes affaires, maintenant ?

— TES affaires ? Tu veux dire les miennes, que tu m’as cachées. Ces lettres me sont adressées. Tu ne t’appelles pas Leighton, jusqu’à preuve du contraire ?

— Rends-moi ça tout de suite !

— Viens les chercher !

Elle s’approche de lui comme une furie mais il la bouscule et se faufile dans le couloir. Il entre dans la cuisine et en claque la porte.

Deux secondes plus tard, Kate entre à son tour et se précipite sur lui mais comme au jeu des chaises, il tourne autour de la table centrale.

— Tu n’es qu’une sorcière ! Comment as-tu pu me cacher le courrier de l’ami de papa ?

— Parce que c’est un repris de justice comme ton père, ce bon à rien ! Ne me fais pas tourner en bourrique, tu vas le regretter. Donne-moi ces lettres !

— Jamais, tu m’entends ? Jamais !

— Vous êtes tous les trois de la mauvaise herbe. Les chiens ne font pas des chats et des ordures font des ordures ! Tu as le même caractère que ta mère. Il fallait qu’elle ait tout et moi rien ! C’est bien fait pour elle si elle est morte ! Tu m’entends ? C’est bien fait pour elle ! Et c’est ton père qui l’a tuée ! Oui, ton père ! Et toi tu as tout vu, tu étais là !

La lame d’un grand couteau entre profondément dans la poitrine de Kate tenue par la main droite de Leighton. Les yeux presque révulsés, il fixe sa tante, son regard plongé dans le sien. Il tient encore la lame fermement quelques secondes sans bouger puis la ressort et dans un mouvement de rage, l’enfonce à nouveau jusqu’au manche. Il approche alors son visage au ras du sien et à voix basse.

— Tu vas la boucler, sorcière ! Je te jure que tu vas la boucler !

Sa main gauche est posée sur la tempe de sa tante, il pose son pouce sur l’œil qu’il enfonce jusqu’à l’éclatement dans le fond de son orbite.

— Non, je n’ai rien vu ! Et toi non plus !

Le silence est total dans la maison, seul Leighton perçoit le râle de Kate dont la bouche s’emplit de sang. Il retire la lame et la laisse s’effondrer sur le carrelage. Il contemple ses derniers instants, ses derniers soubresauts presque avec jubilation. Il reste immobile debout devant elle, le couteau à la main jusqu’à son dernier soupir.

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