Albert le Hareng – Tome 1 (Extraits)

Extrait n°1

1 – CAVE

Malgré toutes ces années passées à la Santoche, Albert le hareng ne change pas. Le front en gouttereau, les sourcils en arc-boutant, les yeux en vitraux d’abside, le nez en pilastre dorique, les lèvres en corniche moulurée, le menton en baptistère monolithe, le bougre reste flamboyant comme un tympan de cathédrale. Mi-ange, mi-gargouille, il y a chez lui un mélange de naïveté de bedeau et de malice de bon père, une marque des exercices spirituels ressassés avec l’aumônier de la zonzon. Certes, Albert n’est pas un enfant de chœur mais à le mater de près, on voit bien que c’est un cave. 

À RETENIR

 Avec son quartier VIP très hype, la maison d’arrêt de la Santé est le cinq-étoiles des établissements pénitentiaires français. Certes, il y a toujours la queue pour aller à l’espace thermal, mais ne soyez pas caves, n’y ramassez jamais les savonnettes car votre étanchéité pourrait en souffrir.

Extrait n°2

13 – CROISSANT

Ému par son côté cariatide lochue, Albert a flashé sur la nouvelle vendeuse de la viennoiserie du coin. Pourtant, il n’en n’a jamais vu que le tiers supérieur mais en contre-plongée depuis son fauteuil roulant, la môme a le poumon pour le moins avantageux. Toujours caché par le comptoir, le reste de son anatomie fait fantasmer notre hareng qui imagine bien des frivolités sous sa petite blouse orange. Ce matin, Albert s’est brusquement levé de sa chaise pour en avoir le cœur net. Ne croyant plus aux miracles, la malheureuse en est tombée dans les pommes, ensevelie sous une pyramide de croissants.

ARCHITECTURE

 Sculpter une cariatide à la poitrine menue c’est faire offense à la culture grecque et au bon goût français enseignait-on jadis à l’École des Beaux-Arts.

Extrait n°3

19 – CHARIVARI

Albert avait un pote journaliste, un micheton à lubies qui ne manquait pas d’humour. Ni pisse-copie carmé au kilomètre de lignes, ni fouille-merde à l’affût d’une histoire glauque, Monsieur était une signature réputée que se disputaient les meilleurs baveux, un artiste du commentaire politique dont les charges aussi drôles que cruelles faisaient trembler en haut lieu. Albert qui ne lit que la presse hippique n’apprit que fort tard que son journaleux de copain s’était fait poisser pour plagiat. Se contentant de changer les dates et les noms, le bougre recopiait depuis des années des chroniques du Charivari, un journal satirique qui parut de 1832 à 1937.

DE PROFUNDIS 

Sauf en prison, et encore, les voyous lisent peu. La presse écrite disparaîtra qu’ils ne s’en apercevront pas. Hélas, ils ne seront pas les seuls.

 

 

 

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