EXTRAIT 1/3

Ce fut le 21 septembre qu’il choisit. L’après-midi du mercredi où il n’avait pas cours et l’enseignante non plus. En guise d’été indien, le ciel bleu et chaleureux livrait en exclusivité ses dernières prouesses. Un temps à se promener en forêt pour y cueillir mûres, châtaignes et champignons. Des goûts de vieux ou d’écologistes réformés, selon sa bande de copains. Ronan savait depuis quelques mois que la charmante Isabelle s’adonnait à la course à pied dans le bois de Sauvigny, seule, vêtue d’un jogging moulant et fluorescent, un casque sur les oreilles pour écouter ses chansons préférées et un bandeau vermillon encerclant son épaisse chevelure frisée. Durant une partie de l’été et depuis la rentrée scolaire, elle courait ainsi sur les chemins de traverse, le long du taillis puis de l’étang des Grumonts pour gagner enfin l’entrée de la ville après avoir contourné le cimetière. Un parcours de plus de dix kilomètres qui devait lui faire oublier le tracas des copies, corrections et préparation de son cours d’anglais habituel. Elle courait vite, mais d’une façon régulière, foulées gracieuses, le buste cambré, la tête haute et la respiration rythmée comme une véritable professionnelle. Même dans cette tenue de sportive peu aguichante, elle conservait une sensualité magnétique. Pour l’avoir observée de nombreuses fois à l’abri des regards, caché derrière un gros chêne ou un buisson de noisetiers, Ronan restait béat d’admiration et de désir enfoui. Il connaissait maintenant avec précision les contours de son parcours et surtout l’endroit idéal où l’accoster sans risque.

Tout près d’une sorte de trou de bombe recouvert d’un amas de fougères et protégé par un talus moussu, le chemin se rétrécissait. Revêtu d’un survêtement sombre, muni d’une cagoule, son visage masqué par un collant noir de sa mère, il entendit le bruit caoutchouteux des semelles et le souffle intense de la jeune femme. D’un bond, il se jeta sur elle, la ceintura et la projeta dans le trou végétal grand comme un lit circulaire destiné à une famille entière. Elle n’eut pas le temps de crier tant elle fut sidérée par la soudaine apparition. Agenouillé sur elle, il lui bloqua la respiration d’une main ferme, la menaçant d’un revolver factice ressemblant à s’y méprendre à celui de la police. Elle se débattit avec force, mais tétanisée à l’idée de mourir, elle se cambra puis resta figée comme une momie désespérée. Il lui ôta le pantalon puis la culotte d’une main leste, écarta ses jambes encore bronzées de l’été, se déshabilla à son tour et sans un mot ni la moindre expression de satisfaction, la pénétra comme un légionnaire fêtant sa victoire coloniale dans les bras d’une prisonnière du bled. Isabelle Loton émit quelques cris de douleur puis plus rien, des larmes inondaient ses joues en sueur, son regard se perdait vers le ciel tandis que son violeur allait et venait en elle avec la frénésie d’un abstinent heureux de libérer son vit. Ayant joui sans un bruit, il desserra son étreinte puis sans demander son reste, se redressa, escalada la butte glissante d’herbes fraîches et s’enfuit à toutes jambes vers la sortie du bois. Dix minutes lui avaient suffi à violer une jeune femme sous des feuillages complices privés de chants d’oiseaux. Sans doute avaient-ils honte de la folie humaine ?

Elle sanglota longtemps, essuya sommairement la souillure de ses cuisses, remit ses effets bouchonnés puis marcha, trébucha par endroits, l’œil hagard et le souffle court jusqu’au commissariat où elle défaillit devant un policier surpris.

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EXTRAIT 2/3

Le commissariat de Rouen ressemblait à tous les lieux sordides où s’agglutine la misère du monde. Sorte de cube architectural sans âme, il se perdait sur la rive gauche de la Seine dans un entrelacs d’immeubles vieillots et de réserves administratives abritant les fonctionnaires du Département chargés des aides sociales. Dès que l’on franchissait la porte d’entrée vitrée une envie irrésistible de fuir vous gagnait, d’autant plus si vous aviez la conscience intranquille. C’était le cas de Ronan Filet, assis depuis deux heures devant le commissaire Grignon en charge de la police des mœurs.

— Tu vas finir par nous dire la vérité, Filet ! Combien de filles as-tu sous ta coupe ?

Ronan, le dos courbé restait de marbre.

— Je sais que tu es devenu mac depuis un an, si tu avoues, je te fiche la paix contre quelques menus services.

— Je vous répète que mon seul métier est gérant d’une friperie.

— Ah, ah, bien sûr ! Une friperie, c’est une très bonne idée de couverture ! Tu me prends pour une bille ? Une de tes filles a parlé.

Ronan marqua une légère hésitation avant de toiser le commissaire avec dédain.

— Je ne suis pas un maquereau ! C’est n’importe quoi ! J’exige un avocat !

Le commissaire Grignon frappa violemment le dessus de son bureau d’une main épaisse et charnue comme celle d’un travailleur manuel à l’ancienne. Congestionné par la colère, il se leva, gesticula, rejoignit sa proie par l’arrière et lui lança une violente tape sur la nuque en hurlant :

— Je vais te laisser partir, Filet ! Mais crois-moi, tu ne vas plus dormir d’un sommeil profond avec ton petit commerce de merde ! Tes putes seront surveillées comme des tigresses au zoo. Réfléchis bien ! Tu deviens mon indic et je te laisse fricoter ou tu restes bloqué comme un demeuré et tu finiras par tomber dans mes griffes. Tu saisis, Filet ?

Ronan ne sourcilla pas. Il remit son blouson de cuir, ajusta sa mise et gagna le couloir sans un mot. Il avait bien compris le message.

À l’extérieur du cube bétonné aux uniformes rutilants recouvrant des mines patibulaires, il y avait urgence. Urgence de réunir les cinq filles pour stopper l’activité quelque temps, virer l’ingrate qui devait être Lulu après leur échange houleux de la semaine dernière, urgence de maquiller les comptes, changer de quartier ou de ville, fermer la friperie, déménager, trouver une autre stratégie, quitter le territoire de ce fou furieux de Grignon. À quarante-cinq ans, sans attache, sans enfants, libre comme l’air, tout restait possible. Ce n’est pas une poule trop bavarde qui allait détruire son avenir. Il ferait le grand ménage salutaire. Il avait assez d’économies pour voir venir. Tiens ! Pourquoi ne pas aller respirer l’air marin chez sa mère ? Elle, au moins, était une tombe muette et silencieuse. Même sous la torture, elle n’aurait rien livré aux envahisseurs. Peut-être son corps ? Et encore, Maria savait être patriote. À soixante-cinq ans, elle avait de beaux restes qu’elle entretenait par intermittence au contact de vieux larrons argentés. C’est cela, il irait se mettre au vert à Fécamp, sur la côte normande. Il n’avait pas compris pourquoi sa mère avait choisi ce port de fin de vie, ancienne capitale de la pêche à la morue. Avait-elle besoin de se ventiler les sens à l’air marin et se vider des excès de chair propices aux états d’âme ? La culpabilité, ce n’était pas son genre. Disons qu’elle avait simplement besoin d’un peu de calme et qu’un port mortifère devait lui convenir. En guise de planque, il aurait préféré une île de Bretagne ou de Vendée, mais comme d’habitude, elle avait décidé. Sa mère n’aurait jamais supporté un ordre ou la moindre consigne formulée avec autorité par un tiers ; elle n’avait qu’un dieu, son corps et un seul amour, son fils. Toutefois, ce dernier, qu’il ait dix, vingt ou plus de quarante ans, restait un enfant à ses yeux, donc sans aucun pouvoir de décision. Elle restait sa maman, sa conseillère, son entremetteuse, sa banquière occasionnelle, sa confidente et bien sûr son ultime protectrice contre vents et marées. D’où la proximité d’une mer complice.
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EXTRAIT 3/3

— Nous avons bien fait de vendre notre entreprise. Tu te rends compte, cela fait déjà plus de trente ans.

— Oui, marmonna Ronan dans sa barbe blanche, on a quand même perdu de l’argent.

— Si tes amis mafieux ne nous avaient pas rackettés…

— Écoute Magda ! Ils n’étaient pas mes amis ! Tu sais bien que j’avais renoncé au réseau de prostitution piloté par Justin Friboulet. En fait, ses sbires n’ont pas apprécié que je les quitte et surtout que notre affaire de tannage marche aussi bien.

— Ils nous ont quand même prélevé leur sale impôt mafieux qui nous a obligé à vendre.

— C’est pas grave, oublie tout cela ! De toute façon après la mort de ma mère, j’ai eu envie de quitter Fécamp et comme Klara ne s’y plaisait pas, il fallait déménager.

— Mais, moi, je m’y plaisais, j’avais fini par avoir pas mal d’amis et avec mes copines de Cracovie, on rigolait bien.

— Tu ressasses, tu ressasses, ma vieille ! Je te dis qu’on a bien fait. Avec notre magot, on assure quand même nos vieux jours et on a trouvé cette belle baraque en bord de mer. Tu devrais apprécier, tout de même !

Magda vint entourer son homme de ses bras tendres et l’embrassa dans le cou.

— Tu as raison, je t’aime mon vieux fou ! Nous sommes bien ici. L’ambiance sur le Continent devenait délétère après l’arrivée de tous ces migrants. Toute cette violence à la télé, tous ces morts ! Oui, on est heureux à Belle-Île avec notre Klara qui est un rayon de soleil. Je t’aime, tu sais, comme aux premiers jours.

— Moi aussi, grogna le vieil homme attendri.

Il se dirigea vers la grande baie qui lui offrait chaque jour un océan caméléon, depuis peu chahuté par les vagues d’automne. Il savait que sa mère veillait derrière l’horizon teinté de nuages gris, elle les protégeait depuis toutes ces années de la violence humaine. Elle seule connaissait ses secrets les plus intimes, elle seule préparait son pardon dans l’au-delà sélectif. Un jour, il la rejoindrait, mais pour l’instant seul le présent avait de l’importance à ses yeux, aider sa fille à ne pas souffrir de solitude et soutenir Magda qui avait encore besoin de lui. Après toutes ces épreuves d’une société malade, il s’estimait chanceux d’être resté vivant.

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