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Contes & légendes Urbaines – Tome 2 (extraits)

21 février 2017 - Nos livres

L’ESCALIER EN APESANTEUR

1878, soit cinq ans après le début des travaux, la chapelle est achevée. Plus tard elle connaîtra de nombreux ajouts ou rénovations tels que l’introduction du Chemin de la Croix, l’autel gothique et des fresques pendant les années 1890.

Les sœurs sont bien sûr ravies de leur église mais soudain, elles comprennent qu’il manque une pièce essentielle : l’escalier permettant de se rendre au jubé[1] qui se situe 6.70 mètres au-dessus de leurs têtes. Elles se renseignent afin de réparer cet oubli mais la configuration de la construction est telle que les choses s’avèrent particulièrement complexes. En un mot, aucun spécialiste n’a de proposition tangible à fournir. Une échelle est alors installée mais les pauvres femmes peinent à s’en servir et glissent même parfois, rendant l’ascension dangereuse avec ce moyen de fortune. Dépitées, il ne leur reste plus qu’à s’en remettre à leur foi. Elles commencent à prier en s’engageant dans une neuvaine[2], c’est-à-dire neuf jours de prières, afin de demander la grâce de Saint Joseph, Patron des charpentiers et de cette église.

Le neuvième jour, alors que la dernière prière vient de se terminer, toutes les sœurs réunies dans la chapelle s’apprêtent à relever la tête lorsque résonnent trois coups sourds tapés violemment sur la porte : Boom, boom, boom !

Surprises, elles pensent qu’il s’agit d’un malheureux venu chercher l’aumône. Sous le regard interrogatif et inquiet des religieuses, la mère supérieure se redresse et, d’un pas décidé, se dirige dans le fond de l’église pour voir qui les demande ainsi.

Quand elle ouvre la lourde porte, la Sœur Madeleine se retrouve nez à nez avec un gaillard plutôt bien bâti, aux cheveux gris, la barbe bien fournie, couvert de la poussière du désert, portant un sac de toile sur l’épaule et tenant un âne gris par la bride. Son regard est bienveillant et il se dégage de cet homme une aura exceptionnelle pleine de bonté. Il lui dit :

— Mes saintes salutations ma sœur.

— Que puis-je pour vous mon brave ?

— Je suis charpentier et je crois que vous avez un problème à résoudre.

— Nombreux sont vos confrères qui ont tenté de trouver une solution. Hélas, tous ont dû renoncer devant la complexité de la chose.

— Moi je réussirai.

— Vous semblez bien sûr de vous !

— Quand on a la foi, tout est possible.

— D’où venez-vous ?

— Quelle importance ? Écoute ton cœur et suis le chemin du Seigneur ; alors tu pourras frapper et on t’ouvrira. N’est-ce point ce que vous avez fait ?

— Qui me dit que vous êtes charpentier ?

L’homme recule d’un pas, ouvre son sac et en dépose son contenu au sol, à savoir un marteau, une scie et une équerre en té.

Sœur Madeleine lui sourit :

— Vous comptez me construire un escalier simplement avec ces vieux outils rudimentaires et usés jusqu’à la corde ?

— Oui.

— Admettons. Et qui me dit que vous savez vous servir de ces outils ?

L’homme se relève et tend ses bras pour lui montrer les paumes de ses mains :

— Vois, et tu sauras.

Éberluée par ces derniers mots, et devant des mains qui ne peuvent être que celles d’un charpentier émérite, la sœur se signe n’en croyant ni ses yeux ni ses oreilles, et s’efface pour laisser entrer le visiteur avant de refermer la porte derrière lui. Ce dernier se signe et se dirige directement au pied du jubé, lève la tête et semble évaluer différentes mesures sous le regard ébahi de l’assistance. La mère supérieure se rapproche de lui et l’interroge :

— Alors ?

— Je vais le bâtir cet escalier mais je veux être seul dans l’église durant toute la durée des travaux.

— Oui mais avant de vous engager, sachez que nous avons englouti toutes nos économies dans cet édifice et je crains que ce qui nous reste ne soit pas à la hauteur de vos attentes.

— Vous me paierez quand j’aurai terminé. Vous me rétribuerez comme vous pourrez et vous me donnerez ce que vous jugerez bon et selon vos moyens. Cela vous convient-il ?

— Soyez béni mon fils, vous êtes l’Envoyé du Seigneur !


[1] Jubé : nom masculin, du latin jube, ordonne, premier mot de la prière Jube, Domine, benedicere.

Clôture monumentale, portant généralement une plate-forme ou une coursière, qui sépare le chœur de la nef dans certaines églises médiévales. (Le jubé, qui procède du chancel et des ambons des basiliques paléochrétiennes, forme une sorte de tribune transversale du haut de laquelle se faisait la lecture de l’épître et de l’évangile. Il fut remplacé, au plus tard au XVIIe s., par la chaire à prêcher, installée dans la nef.).

[2] Neuvaine :Prières, actes de dévotion poursuivis pendant neuf jours, selon des règles précises, en vue d’obtenir une grâce particulière.

 

L’OMBRE DU PENDU

Au petit matin, les habitants sortent timidement les uns après les autres pour constater les dégâts. Ils ne reconnaissent plus leur paysage familier. Sont-ils sur une autre planète ?

L’eau s’est retirée aussi vite qu’elle avait submergé les terres, laissant derrière elle une épaisse couche boueuse, quelques troncs d’arbres que les rivières ont charriés et d’autres objets plus insolites les uns que les autres. Devant la porte du temple protestant, la croix gît au sol, brisée. Parmi les morceaux de bois, se trouve une planche cassée. Le pasteur la ramasse et la retourne. Il découvre l’inscription qui y est gravée : « Golden Warrior ».

Certaines maisons n’ont pas résisté et nul ne connaît le sort qui a été réservé à leurs occupants. Des moutons sont retrouvés morts perchés dans les arbres, ou du moins ce qu’il en reste. Chez les Southson, le grand chêne qui faisait la fierté de la famille depuis plus de deux cents ans a été coupé en deux, de haut en bas, frappé par la foudre.

Dans le port de Dartmouth, sur la River Dart, les bateaux ont été balayés avant d’être fracassés dans les terres. De ces magnifiques trois mâts il ne reste plus que quelques allumettes. Quelques curieux errent sur la jetée n’en revenant pas d’un tel spectacle de désolation.

C’est alors qu’un enfant jouant au milieu des débris aperçoit une forme inanimée assise à même le sol, adossée au petit muret qui longe le port. Tête baissée, on dirait qu’il dort. Tout de noir vêtu, coiffé d’un grand chapeau, on ne voit pas son visage. Sa maigreur apparente donne l’impression qu’il est mort depuis bien longtemps déjà.

Le jeune garçon s’en approche et du bout de son bâton s’assure que l’homme ne bouge plus. N’obtenant aucune réaction, il en déduit qu’il s’agit d’une victime de plus que la tempête n’aura pas épargné. Avant qu’elle ne soit découverte, le gosse d’une dizaine d’années se dépêche de la détrousser, des fois qu’il puisse trouver quelques espèces sonnantes et trébuchantes qu’il pourrait ramener à la maison. Mais au moment où il fouille la poche de l’homme, une main de fer se referme sur son poignet. L’homme se redresse tout en ajustant son grand chapeau noir sur sa tête. Ses doigts osseux ne desserrent pas l’étreinte sur le bras de l’enfant. Ses yeux noirs, enfoncés dans leur orbite, scrutent le regard du jeune garçon qui commence à grimacer sous la douleur, laissant flotter ses boucles blondes aux quatre vents :

— Comment t’appelles-tu petit voleur ?

La voix est caverneuse, sévère, grave.

— Tom, m’sieur !

— Alors comme ça, Tom, tu voulais me faire les poches ?

— Non m’sieur !

La gifle est d’une telle violence que l’enfant en perd son équilibre et s’étale au milieu des débris. L’homme est debout, bien planté dans ses bottes noires aux boutons dorés, s’appuyant sur un bâton de pèlerin. Il paraît immense et son chapeau noir est si grand qu’il lui protège ses maigres épaules. L’enfant a même l’impression d’être victime d’une illusion d’optique en devinant non pas un homme sous ce chapeau, mais un squelette. À ce moment, le bâton de pèlerin se transforme en faux. Effrayé, le gamin essuie les gouttes de sueur qui commencent à perler sur son petit front. Puis il frotte ses yeux pour retrouver la première image qu’il avait de l’homme en noir. Pourtant, ce squelette à la faux ne peut sortir de sa tête, comme si cette effrayante image venait de se graver à jamais dans son esprit.

— Lève-toi, Tom, et surtout ne me mens plus. Tu devrais m’être reconnaissant pour ma clémence à ton égard. Sache que le mensonge est banni chez moi. J’aurais pu te tuer mais aujourd’hui je suis dans un bon jour.

Pour l’aider à se mettre sur ses deux petites jambes, l’homme en noir le tire par une oreille sans ménagement.

— Je suis heureux de te connaître, Tom, pas toi ?

— Oh oui, m’sieur ! s’exclame l’enfant, tremblant de tous ses membres.

— Ne m’appelle pas « m’sieur » je déteste cela !

— Et comment dois-je vous appeler ?

— Appelle-moi Maître, ça suffira.

— Bien Maître. Je vais devoir vous quitter car ma mère…

Le bâton de l’homme en noir s’abat sur le dos du petit avec une telle violence que ce dernier tombe en avant en ayant la sensation d’être cassé en deux, d’avoir les os brisés. La douleur est telle qu’il en a le souffle coupé. Aucun son ne sort de sa bouche. Il se retrouve à plat ventre devant le Maître, le nez à quelques centimètres de ses pieds. Fier de lui, ses maigres épaules sorties, l’homme observe le ciel dégagé en bombant le torse. Comme pour assurer sa prise, il pose fermement un pied au milieu du dos de l’enfant avant de lui dire :

— Écoute-moi bien petit vaurien. À partir d’aujourd’hui tu vas travailler pour moi. Oublie ta mère si tu ne veux pas me forcer à la tuer. Désobéis-moi une seule et unique fois et je mets le feu chez tes parents. As-tu bien compris ?

 

LA FORÊT MAUDITE

2015, toujours au Japon

Fumitaka Aghozimoto, doit faire face à une situation des plus délicates. Du haut de ses vingt ans, cet étudiant en architecture plonge ses yeux noirs dans ceux de celle qu’il aime, Mikiko, sa petite amie. Planté au milieu du trottoir d’Harumi, les passants jettent un coup d’œil réprobateur à ce jeune couple qui ne se comporte pas en public comme il le devrait. Mais qu’importe, ce n’est pas le blouson de cuir du jeune homme qui va impressionner Mikiko. Droite dans ses bottes sur ses quinze centimètres de talons, ses fines jambes dépassent d’un corsaire jaune trop court pour elle, la faisant paraître plus grande.

Tout a commencé à cause du regard de velours que Shizuka a lancé au jeune homme. Jamais ce dernier n’aurait pensé que les choses prendraient une telle ampleur :

— Elle m’a humilié et toi tu lui as rendu son sourire!

La voix aiguë de la jeune femme ponctuée de gestes vifs, parvient à couvrir les bruits de la circulation. Malgré son mètre soixante-cinq et sa mince silhouette, Mikiko en impose. Les mèches roses qui illuminent sa chevelure de jais rappellent que son côté rebelle peut lui faire sortir les griffes. Son copain le sait et il s’en veut déjà d’avoir tourné la tête en direction de Shizuka avant d’avoir baissé les yeux sur sa chute de reins. Sa petite amie est belle, mais si elle a un complexe c’est justement à propos de ses fesses plates contrairement à celles de Shizuka qui ne cesse d’en jouer et qui a la réputation d’être peu farouche.

— Mais je t’aime Mikiko, tu n’as pas à être jalouse.

— Je ne suis pas jalouse, j’ai juste envie de lui crever les yeux pour qu’elle ne te regarde plus.

Le jeune homme replace ses longs cheveux noirs derrière son oreille. Il s’estime heureux que Mikiko ne se soit pas aperçue de l’effet que lui faisait la chute de reins ravageuse de sa rivale. Si elle l’avait regardé en dessous de la ceinture comme l’avait fait Shizuka en se retournant avec un sourire entendu, il aurait déjà la peau du visage lacérée.

— Mikiko, calme-toi. Je n’ai rien fait de mal. On peut tous se regarder les uns les autres quand même !

— Et en plus tu la défends !

La gifle n’est pas très forte, elle se veut symbolique. Si la jeune femme est furieuse elle ne veut pas non plus humilier en pleine rue son petit ami qui pourrait ne pas lui pardonner. Ce dernier ne lui en veut même pas d’ailleurs, ne manifestant aucune marque de stupeur. Déçue, la jeune femme a l’impression qu’il s’en fiche, qu’elle ne présente plus aucun intérêt à ses yeux. Malheureuse, le cœur gros, elle laisse couler une larme sur sa joue avant de lui tourner les talons pour rentrer chez elle.

Fumitaka la regarde s’éloigner et se dit :

— Elles sont belles comme des nénuphars, mais aussi inaccessibles que le soleil couchant.

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