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Contes & légendes Urbaines – Tome 1 (extraits)

21 février 2017 - Nos livres

L’Homme Obeah

Lhomme dobeah002

Il s’installe dans le quartier populaire de Fisherman’s Wharf, et, alors qu’il rentre de sa première prestation de musicien, il entend une femme hurler sur les quais. Sans même réfléchir, il se précipite et cette dernière lui explique que son mari vient de se pendre. Il court dans l’arrière boutique de l’échoppe du poissonnier et dépend l’homme avec une facilité déconcertante. Après avoir desserré la corde, il pratique un bouche-à-bouche afin de lui insuffler la vie de nouveau. L’homme tousse et se redresse maladroitement en se massant le cou. Puis il voit sa femme, agenouillée qui pleure toutes ses larmes avant de lui dire cyniquement :—    Même ma mort je ne suis pas capable de la réussir !

Il regarde le grand noir qui est resté à ses côtés :

—    Qui êtes-vous ?

—    Je suis Bobayo, fils du Grand Obeah.

—    C’est qui ça, Obeah ?

Pour toute réponse, le sauveur du pauvre commerçant se redresse et se tourne vers l’épouse de ce dernier qui a du mal à reprendre ses esprits :

—    Va me chercher un poisson sur ton étale, un de ceux que tu n’as pas éviscéré.

Sans chercher à comprendre, la jeune femme se lève et revient avec un poisson aux écailles argentés d’une vingtaine de centimètres qu’elle tend à Bobayo. Il s’en saisit à pleine main en le tenant fermement avant de faire face à l’homme à demi avachi. Le poisson se met alors subitement à bouger, frétillant nerveusement comme s’il venait d’être pêché. Il s’échappe de la main du grand noir et s’étale par terre sans cesser de se tordre en tous sens. Incrédule, l’homme recule en se traînant sur lui-même, les yeux révulsés.

—    Maintenant que j’ai répondu à ta question, il t’appartient de répondre à la mienne. Pourquoi as-tu voulu mettre fin à tes jours ?

Le regard vitreux, il bredouille :

—    Parce que… parce que je ne m’en sors plus. Mon commerce ne marche pas, je suis criblé de dettes et je ne peux plus nourrir ma famille.

Bobayo pose une main sur son front et lui dit :

—    Rentre chez toi avec ta femme et dors. Quand le soleil se lèvera, ouvrez votre commerce. Les affaires reprendront et plus jamais tu n’auras d’ennuis. Tu rembourseras rapidement ce que tu dois.

—    Et tout se passera comme ça, répond le commerçant en claquant des doigts !

—    Non. Vous n’avez pas d’enfant, n’est-ce pas ?

La femme du commerçant rejoint son mari et s’assied par terre à côté de lui. Elle lui prend la main et dit :

—    Non, nous n’en avons pas mais c’est vrai que nous n’avons jamais cessé d’en vouloir un…

—    Dans quelques années, quand vous aurez réussi, vous aurez un enfant, ce sera un garçon…

—    C’est vrai ?

—    Oui… mais la lune vous l’enlèvera six mois plus tard et vous n’en aurez pas d’autres. C’est ce qu’il vous en coûtera pour avoir une vie meilleure.

—    Pourquoi nous imposer cette épreuve ?

—    Ce n’est pas moi qui décide, … je ne suis qu’un messager.

—    Et si on n’était pas d’accord avec tout ça ?

Bobayo tend son index en direction du poisson qui continue de frétiller au sol. Tout à coup, sans que personne ne s’y attende, ce dernier s’arrête net de gesticuler. Sans mot dire, le colosse se lève et reprend sa route sans se retourner.

La Main de Gloire

Main de gloire21 Juin 1835, Cheshunt, 1:00 AM

La ville est calme. Dans la soirée on a parlé que de ça : l’exécution publique de John Irwell. Si certains se sentent plus en sécurité avec ces méthodes, d’autres s’inquiètent d’un retour à une époque plus barbare. « Jusqu’où allons-nous régresser ? » se demandent les détracteurs de tels procédés. « ça peut faire réfléchir à deux fois avant de venir nous détrousser ! » pensent les autres. Jamais débat n’avait autant animé la ville Beaucoup se sont retrouvés chez un voisin pour partager un repas, aussi modeste soit-il, ou même un simple verre de vin. Les esprits ont fini par s’apaiser et chacun est rentré chez soi pour finir sa nuit en sombrant dans le sommeil du juste.

A l’entrée de la cité, tout est calme. De temps à autre un hibou se fait entendre. Sous le halo de la pleine lune, le pendu accroché au grand chêne bicentenaire prévient les visiteurs des risques encourus par les fauteurs de trouble. Non loin, un bosquet se met à bouger ; une tête en sort inspectant furtivement les environs. Puis une deuxième en fait tout autant. Voyant qu’ils sont seuls, Jack et Tim sortent de leur cachette, un sac sur l’épaule, et se dirigent vers la potence.

Arrivés à la hauteur de John Irwell, chacun sait ce qu’il a à faire. Jack marque une pause comme s’il voulait se recueillir et, en posant une main sur l’épaule du mort, il dit :

—    Désolé John, mais si t’avais pas passé ta vie à bouffer comme un gros porc tu n’en serais pas là. J’ai quand même une nouvelle qui va te réjouir vieux frère : tu vas apporter ta contribution à notre noble cause.

Tim ne peut alors s’empêcher de conclure en ricanant :

—    Amen !

Sans plus attendre, ce dernier sort un couteau de sa poche et taille quelques mèches de cheveu du pendu. Pendant ce temps, avec une précision chirurgicale, Jack s’applique à lui découper précautionneusement la main droite en prenant garde à ne pas l’abimer. Puis, Tim ôte la chemise du mort et la lance à son acolyte :

—     Prends-ça Jack, tu en auras besoin !

Sans commenter, il attrape la chemise et reprend sa funeste besogne. Tim découpe alors un bourrelet de chair au ventre du défunt…

L’Anneau de Bronze

L anneau de bronze02Parfumée, huilée et préparée, Ephasia est amenée nue sous un voile transparent dans le salon privé du Prince par deux femmes qui se retirent aussitôt. Il s’affranchit d’un baisemain pour rendre hommage à tant de grâce.

—    Achwak, es-tu bien traitée ? demande-t-il en avalant un grain de raisin.

—    Oui, seigneur.

Elle baisse les yeux, non pas parce qu’on lui a dit que c’est l’attitude à avoir avec lui, mais parce qu’elle culpabilise de trouver cet homme beau, dégageant un charme qu’elle ne connaissait pas jusque là. Elle sait que si elle n’était pas prise, elle aurait pu se donner ce soir. Ne connaissant pas la dualité des tentations, la jeune fille se sent soudain en détresse. Mais très vite, elle se ressaisit.

Dans son habit de soie noire, il lui tourne autour en la détaillant de la tête aux pieds :

—    J’aime ce que me laisse voir ce voile… Te plais-tu ici ?

—    Je ne voudrais pas vexer votre grandeur !

—    Allons, parle, je te l’ordonne !

Elle relève la tête et en prenant son courage à deux mains, elle fixe le Maître droit dans les yeux :

—    Ma place est aux côtés de Flavius. Je me suis promise à lui.

—    Tu devrais y renoncer…

—    Et pourquoi donc ?

—    Pour deux raisons. La première, parce que tu es à moi, je t’ai acheté. Tu m’appartiens au même titre que mes chameaux. La seconde, et non des moindres, c’est tout simplement parce que demain « ton Flavius » sera un autre homme.

—    Qu’allez-vous lui faire ?

—    Il est très beau lui aussi mais je le préfère en esclave émasculé…

—    Monstre !

Il lui prend la main et l’attire brutalement à lui pour l’embrasser. Mais la jeune femme ne l’entend pas de cette oreille et n’hésite pas à lui mordre la lèvre. Vexé, le Prince la gifle violemment, lui ouvrant cette lèvre inférieure qui avait déjà souffert avec le Capitaine. Puis il la pousse sans ménagement sur les coussins jonchant le sol et se couche sur elle en la fouillant brutalement. La jeune femme revit la scène qu’elle avait vécue sur le bateau pirate : même goujaterie, même violence, même force. Décidément, il n’y en avait pas un pour racheter l’autre !

—       Vous ne pourrez jamais me prendre avec mon consentement !

—       Mais je peux te violer.

—       Même les animaux ne violent pas !

—       Peut-être, mais chez nous c’est une coutume !

—       Essayez donc d’apprendre les miennes !

—       Alors donne-toi !

—       Jamais !

Les 666 Génuflexions des Fratzen

Les 666 genuflexions des fratzenA la nuit tombée, ils prennent leurs pelles et à présent, éclairés par la seule lueur timide de ce premier quart de lune, ils ne peuvent s’empêcher de regarder ce cercueil comme s’il allait apporter des réponses à leurs questions. Evert est le premier à rompre le silence :

—       Pauv’gosse, enterrée comme un chien !

—       Tu trouves pas ça bizarre ? Moi j’dis que si ça s’trouve c’est pas une môme qu’y’a là d’dans !

—       Comment ça ? Explique !

—       Ben y a p’têtre un magot qu’y planquent pour pas payer l’impôt pardi !

—       N’importe quoi !

Evert lance une première pelleté sur le cercueil alors que Hans reprend :

—       Moi j’dis qu’c’est quand même pas clair c’t’histoire et que j’aimerais bien éclaircir la chose !

Evert plante sa pelle sur le tas de terre et s’accoude dessus avant de demander à son collègue :

—       A savoir ?

—       Y a qu’à l’ouvrir !

—       T’es fou ou quoi ? Y a le scellé de la police ! Si on se fait choper, non seulement on perd notre boulot, mais en plus on part en taule ! Tu bois trop de bière !

—       Regarde donc autour de toi Evert, y a jamais personne, on est toujours tout seul ici ! Qui s’en rendra compte ? Une fois le trou rebouché je ne pense pas qu’on vienne la réclamer ! T’as vu le nombre de personnes qu’il y avait ?

—       Mouais, c’est pas faux…

—       Attends-moi là, je reviens avec les outils.

Hans s’éloigne, laissant Evert seul devant le trou béant. Influencé, il pense à tout ce que vient de lui dire son ami et son esprit commence à divaguer. Une chouette hulule. Habitué, il n’y prend pas garde. Puis il entend un grincement strident discontinu qui se rapproche et qui s’amplifie. Il tourne la tête et voit arriver son collègue. Encore la roue de la brouette qu’il n’arrête pas d’huiler.

Hans a apporté des lampes qu’il fixe sur des piquets, au-dessus la fosse. Cette dernière est assez large pour que les deux hommes y descendent. Aussi, une fois le trou éclairé, Evert demande :

—       On y va ?

—       On y va !

Outillés comme des profanateurs, les deux hommes sautent à côté du cercueil et, à l’aide d’un pied de biche, ils forcent le couvercle en chêne. Très vite, après quelques efforts, les scellés judiciaires se brisent en même temps que le cercueil laisse voir son contenu : une jeune femme d’une rare maigreur gît dans un linceul blanc, le visage émacié à l’extrême tourné sur le côté, des cernes imposants accentués par une détérioration physique rarement atteinte. A la base du cou, une grosse tâche brunâtre apparaît, une autre sur la tempe. Les deux hommes se regardent interloqués et Evert demande :

—       Tu crois qu’elle a été battue ?

Alors qu’il s’apprête à répondre, Hans, dont les yeux ne peuvent quitter cette vision d’horreur, voit la tête de la défunte tourner brutalement. Effrayés, les deux hommes tentent de reculer par réflexe mais ne le peuvent pas vu l’étroitesse des lieux. Aussi, ils se saisissent précipitamment du couvercle et le repose maladroitement en appuyant de toutes leurs forces, comme s’ils craignaient que la morte ne s’échappe. Puis ils se regardent, essoufflés et Hans demande :

—       Et si elle était pas morte ? P’têtre qu’il faudrait la sauver en appelant les secours, non ? On aura qu’à dire qu’on la entendu appeler !

—       Non, c’est pas possible, Hans ! On a trop bu ce soir, on a trop bu ! Faut pas embêter les morts, tu le sais, non ?

Doucement, Evert repousse le couvercle. Il retrouve la jeune femme le visage tourné :

—       Tu vois bien qu’elle est morte, Hans !

—       Mais enfin t’as bien vu sa tête bouger, non ?

—       Tu sais, l’alcool avec la chaleur ça n’arrange rien. J’suis sûr que c’est c’qu’on appelle une hallucination collective !

—       Alors touche la pour voir si elle est froide !

La main tremblante, Evert effleure le cadavre :

—       Elle est raide. Allez, on remonte, qu’on en finisse.

Alors qu’il s’apprête à retirer sa main, Evert se met à hurler. Une force mystérieuse le retient à l’intérieur du cercueil….

Szomoru Vasarnap

Szomoru vasarnapLes yeux remplis des larmes de la déception, il a de plus en plus de mal à voir où il marche. Il s’arrête, les essuie d’un revers de main, et il aperçoit, sous une porte cochère, juste sous son nez, un gamin d’une dizaine d’années appuyé contre le mur la tête basse. Il est habillé comme l’étaient les gosses des rues au dix neuvième siècle à Londres. Oui, c’est ça qui cloche chez cet enfant : sa tenue. Il fait penser à Oliver Twist. Bien qu’il ait les paupières baissées, il semble fixer les chaussures du musicien paralysant ce dernier sur place et de sa voix enfantine il dit en lui tendant la main :

—     Si tu veux quelque chose de la vie, suis-moi.

Au creux de sa petite main, une grande marque en forme de « Y » témoigne d’une cicatrisation douloureuse. Machinalement, Rezso y place la sienne par dessus. A ce moment, l’enfant lève les yeux et le musicien se glace de terreur. Des yeux complètement noirs le fixent, dans lesquels on ne distingue ni pupille, ni iris, ni sclérotique[1]. A s’y méprendre on pourrait croire à deux orbites creuses s’il n’y avait pas cette brillance qui leur donne une forme de vie. Comme mû par une force dont le contrôle lui échappe, il se laisse entraîner sous le porche de l’immeuble, traverse une cour au fond de laquelle une porte vitrée donne accès à un immense atelier désaffecté. L’enfant guide son invité au fond de la grande pièce où se trouve une chaise plongée dans la pénombre. Terrorisé par l’inconnu comme le serait n’importe quel mortel normalement constitué, mais étrangement confiant, le compositeur s’y assied. L’enfant lâche sa main et s’en retourne.

Soudain, surgit d’un coin sombre, un homme insolite, tout de noir vêtu. Coiffé d’un grand chapeau noir savoyard du type Jacou, il est habillé d’une cape qu’il fait passer derrière son épaule d’un geste vif, tout en tournant autour de la chaise. Il a le même regard effrayant que l’enfant, les mêmes stigmates au creux de ses paumes :

—       Tu es un homme triste car tu n’arrives pas à obtenir ce que tu veux de la vie, n’est-ce pas ?

—       Comment le savez-vous ?

—       Je sais tout. Et je peux beaucoup. Dis-moi, quel est ton vœu le plus cher ?

—       Je veux être un compositeur de renommée mondiale.

—       Tu as trente trois ans, il va falloir te dépêcher si tu veux profiter un peu de cette notoriété, enfin, si toutefois tu parviens à tes fins.

—       J’y parviendrai, quel qu’en soit le prix à payer ! Je suis prêt à tout sacrifier pour cela !

—       Et si je te donnais un petit coup de pouce ?

—       Comment cela ? Vous avez des connaissances dans le milieu artistique ?

—       Non, j’ai beaucoup mieux que cela… Voyons, comment pourrais-je t’expliquer ? Disons que j’ai un don.

—       Admettons. Et ça me coûterait quoi ?

—       Tout et rien.

—       Mais je suis désargenté !

—       Allons mon ami, qui parle d’argent ici ?

—       Soyez plus clair dans ce que vous désirez.

—       Oh mais c’est très simple, mon seul désir est de faire ton bonheur et de faire reconnaître ton talent par la planète toute entière, sans que tu ne me verses le moindre centime de ta vie. Cela te convient-il ?

—       Il faudrait être idiot pour refuser !

—       Mais attention, tu m’as bien dit que pour y parvenir tu étais prêt à tous les sacrifices ?

—       Bien sûr, et je le maintiens.

—       Ok. Alors sache une chose : le jour où tu perds quelque chose, si tu essaies de la récupérer, tu la perdras à tout jamais.

—       Mais vous allez me prendre quoi ? Des biens matériels que je pourrais m’offrir plus tard ?

—       Non, pas du tout.

—       Ben alors, expliquez-moi…

—       Toi qui es artiste tu vas comprendre. Tu connais le conte du joueur de flûte ?

—       Oui. C’est l’histoire d’un musicien qui, n’ayant pas été payé pour avoir débarrassé une ville de ses rats, joua de la flûte pour attirer les enfants à lui et les emmena loin de chez eux. Ils ne sont jamais revenus.

—       Et bien toi tu joueras du piano.

—       Et c’est tout ?

—       Et c’est tout.

—       Que vais-je bien pouvoir vous amener à jouer du piano ?

Mais des âmes, mon ami, des âmes !



[1] Sclérotique : Membrane externe blanche du globe oculaire.

Le Grimoire Maudit

Grimoir002En l’An 698, dans le Comté de Kerry en terre d’Irlande, une foule s’agite et s’agglutine au pied du Carrauntuohill qui est une montagne atteignant plus de mille mètres d’altitude. Il est le point culminant irlandais au centre de la chaîne des Macgillicuddy’s Reeks. Les gens d’ici l’appellent aussi « la montagne des sorcières ». Ils donneront d’ailleurs le surnom de « Hag’s Glen »[1] à la face nord-est, et « Devil’s Ladder »[2] pour la partie la plus abrupte.

Au centre de la foule, tiré par deux chevaux, un fourgon cellulaire constitué de grosses branches en guise de barreaux, tressées les unes aux autres, renferme une femme apeurée aux longs cheveux roux.

—       Qu’on la brûle !

—       Sorcière !

Les crachats sont si nombreux, qu’Erine cache son visage entre ses mains pour l’épargner. Les hommes forts du village tentent de tenir la foule à distance mais les belligérants sont si nombreux qu’il est difficile de les repousser. Les premières pierres fusent, atteignant parfois la jeune femme en pleine tête. C’est alors qu’un des hommes se hisse sur le côté du charriot en s’y agrippant :

—       Le premier qui lance une pierre se verra traîner devant le tribunal. Cette femme n’a pas été condamnée à mourir sous une pluie de cailloux, alors de grâce, laissez-nous exécuter la sentence comme il en a été décidé par le juge souverain !

—       A mort la sorcière ! A mort !

Un bûcher a été dressé dans la matinée au pied de la montagne pour prévenir toutes les personnes qui s’adonneront à la sorcellerie qu’elles ne sont pas les bienvenues dans la région, qu’elles y seront pourchassées sans pitié et enfin qu’elles périront par les flammes. Non seulement ce bûcher sert d’avertissement, mais il se veut symbolique pour les yeux des reclus de la forêt qui observeront de loin le spectacle.

La foule commence à se calmer. Deux solides gaillards ouvrent la cage et se saisissent de la belle Erine qui les irradie de ses yeux verts. L’un des deux dit à son comparse, un jeune adolescent :

—       Ne la regarde pas dans les yeux, malheureux !

Mais il est déjà trop tard. Ensorcelé, il contemple le sourire de la jeune femme et la prend dans ses bras. Son collègue tente de le défaire de son étreinte, mais rien y fait. L’air heureux, il laisse Erine se saisir du poignard qu’il porte à la ceinture. D’un coup ferme, elle le lui enfonce dans le flanc. Un homme surgit de la foule un bonnet à la main et l’enfonce sur le crâne de la sorcière, jusqu’aux oreilles, la rendant aveugle. Aidé par un autre volontaire, il parvient à lui attacher les mains dans le dos. Le jeune homme s’écroule au sol en regardant béatement le ciel, tel un bienheureux. Effrayée, la foule recule alors que, tenue par trois gaillards solidement bâtis, Erine est traînée vers le bûcher. En se débattant, elle éclate de rire et se met à hurler :

—       Je vous maudis, tous ! Chacun d’entre vous brûlera en Enfer jusqu’à la sixième génération ! Détachez-moi si vous voulez vivre heureux !

Les gens se signent sur son passage tout en baissant les yeux, comme si le fait de la regarder allait leur porter préjudice. Elle a forniqué avec le Diable, tout le monde le sait ; elle l’a même avoué ! Solidement attachée au poteau du bûcher, un des bourreaux lui enlève son bonnet alors qu’un homme d’Eglise monte à ses côtés et lui présente son antiphonaire[3]. Avant même qu’il ait le temps de prononcer la moindre parole, une expectoration grisâtre à l’odeur pestilentielle s’écrase sur le saint ouvrage. L’ecclésiastique se fige d’horreur avant d’hurler :

—       Va directement en Enfer et ne reviens plus parmi les hommes, fille de Satan !

—       Ce soir quand tu te coucheras curé, pense à moi. Tu te laisseras dévorer par les flammes de ta couche et tu me rejoindras !



[1] Hag’s Glen : vallon de la Sorcière

[2] Devil’s Ladder : L’échelle du Diable

[3]  Antiphonaire : Livre liturgique catholique dans lequel sont regroupées les partitions des chants religieux, un recueil de psaumes… etc.

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