Extrait 1

Comme je l’avais prévu, il s’agissait de me faire hara-kiri, en révélant le subterfuge que j’avais suivi pour rédiger mes précédents ouvrages. Autrement dit, dans Aveu, je laissais entendre que ma narratrice Jessica avait recouru à Chat GPT pour composer Artifice. Dans le roman suivant, je suis allée au bout de ma démarche et j’y ai révélé le pot aux roses : j’avais recouru à Logos pour composer mes 2 best-sellers.

Ce faisant, je tombais le masque et je me court-circuitais, assumant de ne plus écrire. Las, les éditions Gallimard ne l’ont pas entendu de cette oreille. À ma grande stupéfaction, elles ont refusé avec indignation mon manuscrit. Le plus remonté était Léger, que je tenais pour mon allié indéfectible. Il m’a reproché de creuser la tombe de la littérature, avec une véhémence que je ne lui connaissais pas.

Antoine Gallimard lui a emboîté le pas, en entonnant les grands airs effarouchés de l’indignation. Vous me connaissez, je n’allais pas me laisser intimider, fût-ce par les milieux bien-pensants et omnipotents du faubourg germanopratin. Ni une, ni deux, j’ai contacté Spielberg. Sans l’once d’une hésitation, il m’a offert ses avocats pour attaquer Gallimard en justice et récupérer les droits sur mes livres.

En fait, je n’ai pas eu besoin de batailler. Antoine Gallimard s’était commué en chef de file de la place littéraire lancé en croisade contre les méfaits de l’IA. Il s’est hâté de se débarrasser du paquet empoisonné que je représentais désormais à ses yeux. Il m’a rendu ma liberté sans réclamer le moindre centime de dommages et intérêts. Flanquée de mes droits d’auteur et des millions que j’avais amassés, j’ai entrepris de m’installer à Hollywood.

Au départ, mes parents, me croyant gagnée par la folie des grandeurs, m’ont enjoint de reconsidérer ma décision. Heureusement, mes amis d’enfance m’ont encouragée à franchir le pas. Qu’ils avaient raison ! Spielberg a sauté au plafond quand je lui ai fait part de mon projet d’expatriation. Il m’a assuré que j’allais changer de dimension et m’a présentée à George Lucas, le célèbre père de la Guerre des étoiles.

Il l’estimait plus investi que lui dans les techniques de l’IA au cinéma. Sur sa recommandation, je me suis rendue dans les prestigieux bureaux de la Fondation Lucas. Le célèbre cinéaste, Californien de naissance, avait installé sa Fondation dans un des coins les plus côtés et agréables de la ville, entre la forêt du Praesidio et la plage qui donnait sur le Pacifique.

Je me souviens encore de mon ravissement quand le taxi m’a déposée devant ses bureaux. La réplique de Maître Yoda nous y accueillait, comme pour mettre en garde le visiteur : la Fondation était sous la surveillance de la Force. L’émerveillement s’est poursuivi lorsque j’ai découvert, exposées dans le hall d’accueil, les répliques de Dark Vador et d’autres personnages de la Guerre des étoiles.

Pas de doute, j’étais bien dans l’antre du mythique concepteur d’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma. Vous auriez vu les grands yeux éberlués de l’hôtesse asiatique quand je lui ai demandé de m’annoncer à son patron. Alors quand, quelques minutes plus tard, il est sorti en personne de l’ascenseur pour m’accueillir, elle a manqué de s’en décrocher la mâchoire.

 

 

 

Extrait 2

— Jessie est la seule personne de cette noble assemblée à ignorer ce qu’est le transhumanisme postmondialiste, a-t-il martelé, pour introduire son propos. Je vais le lui caractériser en quelques mots. Le cheval du transhumanisme nous est toujours apparu sous la forme du mondialisme, et son cavalier aux États-Unis, le parti démocrate. En effet, une fois l’humanité sous la coupe du mondialisme, il serait chose aisée au transhumanisme de prendre le pouvoir. Quant au parti démocrate, il était l’inclination la plus progressiste des 2 grands partis, les républicains étant ultraconservateurs. Raison pour laquelle nous en étions les soutiens inconditionnels, relayés par tous ceux qui réussissent dans la Silicon Valley.

Personne ne fumait. Je ne me trouvais pas pour rien dans la capitale de l’écologie pour les milliardaires, où l’objectif était d’accéder à la vie éternelle. Dans ces conditions, il n’était pas question de s’empoisonner.

— La guerre en Ukraine a brisé nos croyances les plus établies, souffla-t-il dans un soupir. À cette occasion, le mondialisme s’est effondré et a été remplacé par l’ordre multipolaire. Dès lors, nous n’avons eu d’autre alternative que de nous adapter à la nouvelle norme, sous peine de disparaître à notre tour. C’est pour répondre à cette exigence vitale que j’ai jeté les bases du transhumanisme postmondialiste.

Il s’est arrêté un instant et s’est servi un verre d’eau, tout à son sujet.

— La révolution de l’IA a accéléré l’avènement du surhomme, l’objectif du transhumanisme, a-t-il repris. Désormais, l’homme est en passe de se doter de pouvoirs qu’il considérait hier encore comme inatteignables. Ses capacités de mémorisation et de calcul seront décuplées dans un avenir proche. Son espérance de vie sera considérablement augmentée quand il lui sera possible de remplacer sans fin les organes défectueux par des substituts artificiels.

J’ai écarquillé les yeux, sidérée par l’ampleur toute prométhéenne qu’affichait son projet. J’avais entendu parler des réseaux transhumanistes qui influaient au plus haut niveau de la Silicon Valley, mais j’étais loin de les soupçonner en mesure de bouleverser l’existence dès à présent.

— Nous vous avons retenu pour être le premier représentant du surhomme, tant votre jeunesse et votre parcours parlent pour vous, a déclaré Krauss, au comble de l’exaltation. Par ailleurs, nous nous excusons de recourir à l’appellation de surhomme, alors que vous êtes une femme. C’est seulement par commodité de langage que nous employons ce terme, car l’usage de surfemme risquerait de susciter les malentendus.

 

 

Extrait 3

J’étais tellement euphorique qu’en me couchant, je ne me suis même pas aper-çue que je m’endormais. Dans ces condi-tions, quelle n’a été ma stupéfaction de sentir mon majordome me tirer du som-meil, lui qui jusqu’alors ne s’était jamais permis ce genre de libéralités. Bien que peinant à émerger de mes songes ankylo-sés, j’ai fini par ouvrir les yeux.

— Madame, il m’a déclaré avec son flegme imperturbable, vous avez de la visite.

— Je ne suis pas disponible, j’ai gri-macé, furieuse que mon projet de grasse matinée se trouve réduit à néant.

Il a grimacé.

— Hélas, il a déploré, peinant à con-server le ton impassible dont il usait d’ordinaire, je crains que votre visiteur n’attende pas.

— Comment ça ? j’ai gémi.

— C’est le Président de la République qui vous attend, il a informé, laconique.

Au départ, j’ai cru à une mauvaise plaisanterie. Cependant, mon majordome ne se serait pas davantage autorisé ce genre d’inconvenance. J’ai alors bondi du lit. En enfilant ma robe de chambre, je me suis souvenue ne pas m’être lavée. À vrai dire, je n’étais pas étonnée que Koch se soit déplacé jusqu’à San Francisco pour me rencontrer, suite au débat qui s’était déroulé la veille avec Sutter.

La question du surhomme engageait l’avenir des États-Unis à court terme.

— Dites-lui que je me prépare au plus vite, j’ai lancé, en fonçant vers la salle de bains.

— C’est inutile, le majordome m’a répondu, blasé. Le Président a précisé que vous pouviez prendre tout votre temps.

À peine un quart d’heure plus tard, je suis sortie de chez moi, en appréhendant la nuée de paparazzis qui promettait de me mitrailler de leurs objectifs crépi-tants. Koch m’attendait dans sa limou-sine officielle, entouré d’un solide cordon de sécurité. Heureusement, il n’avait pas convié la presse, de telle sorte que le pire était évité. Le chauffeur m’a ouvert la porte arrière.

Koch était assis à droite, fidèle à l’étiquette. Je l’ai timidement rejoint sur l’immense banquette en cuir noir. Le sou-rire sarcastique avec lequel il m’a dévi-sagée était le même que celui qu’il affi-chait à la télévision. J’étais désarçonnée, tellement je n’en revenais pas de la scène dont j’étais partie prenante.

— Merci pour votre rapidité, il m’a félicitée, affichant un naturel que je n’attendais pas chez lui. Nous avons du pain sur la planche.

Je n’ai pas saisi où il voulait en venir avec son allusion inquiétante. La voiture a démarré lentement, pour nous déposer devant l’Hôtel de ville, un imposant bâ-timent situé dans le Civic Center, précé-dant le pont en direction d’Oakland. Il était surmonté d’un des plus grands dômes au monde. Nous avons été accueil-lis sur le perron par la Maire en personne, une démocrate répondant au nom de London Beed.

Manifestement, la visite impromptue qu’effectuait Koch la laissait incrédule. Dans le fond, elle ne devait pas l’encadrer, elle qui émargeait à l’aile la plus woke du parti démocrate.

— Monsieur le Président, elle a ba-fouillé, j’ai cru à une plaisanterie quand mon secrétaire m’a informée de votre venue et…

Koch lui a fait signe de la main qu’il n’était pas temps de se perdre dans les circonvolutions de circonstance.

— Nous aurions besoin d’une pièce à l’abri des oreilles indiscrètes pour nous réunir avec Jessie, il a intimé, impérieux.

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