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METTEZ-LA AU PARFUM (Extraits)

30 janvier 2019 - Nos livres

Extrait 1

D’un geste souple, la main leste mais encore timide se porte au flanc de la dame. L’étreint, l’approche, la serre sans la forcer, passe dans le dos. Puis elle appuie, mais n’a guère besoin d’engager plus avant. Le corps suit, frôle son semblable, le contacte, le touche, l’épouse. Les souffles se reprennent en cœur. Les jambes – ah ! ces jambes ! – s’entremêlent tels des lierres affolés. Au sommet, ce sont les bouches maintenant qui s’aimantent. Conclusion inéluctable : les lèvres enfin s’embrasent, un courant continu, feu de Saint-Jean, feu de tout bois. De sacrées flammes !

— Hey !

 

Douche froide sur l’embrasement.

 

Les quasi-amants se détachent, tournent leurs regards vers le peuplier le plus proche. En a surgi une espèce d’ectoplasme, un fantôme de personne, hirsute et démantibulé, sans âge et sans couleur. La « chose » a tout de même ceci de particulier qu’elle tient dans sa main droite, en guise de cadeau de mariage, un couteau d’une longueur remarquable, assez en tout cas pour être remarquée.

— Vot’fric les tourtereaux ! lâche le mal peigné d’une voix de fausset.

— Ton froc le hippie ! réplique sa victime masculine qui vient, sous les yeux ébahis d’Anaïs d’extirper un calibre 6,35 de sa poche intérieure droite. Comme quoi, on n’est jamais trop prudent, mais on a beau le répéter, ça sert à rien ma pov’dame.

— Non mais euh, c’est moi qui vous euh braque. Euh bon je me tire ok ok !

L’est dans ses petits souliers l’apôtre !

— Ouais tu te tires, mais tu laisses ton froc. J’ai horreur qu’on me dérange pendant que je cause à une dame, alors t’es puni !

L’affreux, à court d’arguments, lâche son coutelas, et se met à pleurer en appelant sa maman. Comme celle-ci ne l’a pas reconnu, il tire vite un trait sur l’espoir de recevoir une quelconque réponse puis se résout à baisser aux chevilles l’infâme toile de tissu marron lui servant de culotte. Ses genoux cagneux s’entrechoquent. Flippé à mort il est.

Gabriel engage la balle.

— Allez, cours ! Si je te revois dans le coin, je te ferai aussi enlever ce qui ressemble de loin à ton slip !

Et le voilà, l’étrange, s’échappant, silhouette dégingandée battue par le vent, pas pressé de revenir se planquer derrière un peuplier un soir de juin.

Extrait 2

Anaïs pleure. Elle a mal et des larmes se glissent sous le bandeau qui encercle ses yeux. Un battement sourd résonne dans son crâne, écho du choc qui l’a assommée pour le compte. Dans son dos, des menottes torturent ses poignets. Elle est allongée à même le sol, un sol de terre qui exhale l’humidité et l’enfermement. Pieds nus, en robe légère, la captive sent le froid envahir ses veines, son corps tremble, grelot incontrôlable. Elle hurle au secours, autant pour défier l’inutile que pour entendre le son de sa propre voix, preuve qu’elle demeure en vie. Elle enrage, avec courage se redresse à genoux, se blesse en remuant les mains pour tenter de les extirper de leur prison. Le bruit d’un verrou glissant avec difficulté hors de la gâche se fait entendre. Et ce mal de tête ! Le crissement devient un fracas assourdissant, atroce.

Une porte grince, des pas. Un homme s’approche, forcément un homme. Kurt s’accroupit face à la jeune femme dont le cœur est un chien fou que rien ne peut plus calmer. Anaïs le reconnaît à son accent lorsqu’il lui demande de ne pas s’agiter. Sa voix douce et rassurante est le signe de sa perversité, de sa délectation à tenir sa proie sous son joug. D’ailleurs il joue avec sa joue, y passant une main glaciale et rêche. Les yeux de l’Autrichien reflètent son exaltation. Puis, il est temps. Le voilà qui se relève d’un bond, sort son arme, et la braque sur le front de la belle. Kurt lui annonce qu’il est désolé, qu’elle mériterait un autre sort, qu’il ne comprend pas pourquoi il doit l’exécuter. Mais qu’on ne le paye pas pour comprendre. Anaïs entend ce qu’elle pense être l’ultime son de sa vie : le tueur ôte la sécurité de son Glock.

Une détonation, puis deux. Une troisième.

Anaïs crie. Vivante ! Quelqu’un s’affaire à ouvrir les menottes. Elle reconnaît ce souffle, cette présence, ce parfum : Gabriel ! Son bandeau tombe lui aussi et le visage de son amant, son sauveur, son ange, lui apparaît. Anaïs s’écroule dans ses bras. Ils la réchauffent autant que le feu qui a pris dans la cave. Dans la courte bataille, une balle perdue a percuté quelque chose de hautement inflammable. Peu importe quoi, il faut partir, tout de suite. Gabriel la soulève, ses jambes ne la portent plus et la porte, la porte semble si loin et si fermée. Quelqu’un les a emprisonnés, emmurés. Piégés ! Le commandant de police tente de l’enfoncer à coups d’épaule. Peine perdue. Du regard il cherche un outil, une solution, un moyen de survivre à ces ténèbres de fumée et de flammes. Rien.

Extrait 3

Henri, regard embué du môme qui vient de se faire gauler à falsifier son carnet de notes, voit défiler avec fulgurance les plus belles années de sa vie. Celles des filles, des garçons et de l’argent faciles, du temps où il était beau Jeff, du temps d’avant qu’il se pose, usé, sur le trône de l’ultime et désuet royaume de son existence, celui des mémères à tango.

Dédé traverse la pièce, fantôme silencieux, compagnon d’infortune.

— Il était magnifique Gonzalo vous savez. Une apparition. Il voulait vivre une vie de star.

Henri sourit à cette évocation. Toussote. Revient à son récit, les yeux emplis de mélancolie.

— Je l’ai pris sous mon aile, lui ai appris à parler le français le plus délicat, lui ai présenté mes amis. Ils l’adoraient tous. Surtout les femmes vous pensez !

— Oui bon, bref, s’agace Jean-Fi.

— Bref cela a été un choc de le retrouver. Amaigri, presque maladif, cachectique.

— Vieux quoi, l’assomme Manu.

— Oui. J’espère qu’il ne fera aucun mal à cette jeune femme. Il a déjà tué un homme, bon sang ! Mais l’amitié est chez moi irréversible. Je souhaitais juste rattraper le passé.

— Bon, maintenant tu coupes radio nostalgie pépère et tu nous balances une adresse, un numéro de téléphone, une photo, s’agace le flic. Tu nous donnes des billes ! De toute façon, tu es bon pour la taule alors autant y aller avec un pote, non ?

— J’ai quelque chose qui pourrait peut-être vous aider, finit par lâcher Godon.

À la bonne heure.

Pépère se dirige vers le salon, abattu, le pas traînant. Décroche un tableau représentant un portrait de Claude François multicolore tendance pop sixties peint par Andy Warhol lorsqu’il essayait ses nouveaux feutres en CM2, et s’attaque au code du coffre caché par cette œuvre impérissable et heureusement introuvable dans un commerce digne de ce nom.

Riton en extirpe quelques feuilles enroulées.

— Mon jardin secret, annonce-t-il, ému. Je dessine depuis toujours mais je n’ai jamais trouvé la force de me confronter à la critique, pas même à celle de mes amis.

Il tend l’une de ses esquisses aux policiers.

— Il ne s’agit que d’une ébauche du visage de Gonzalo, tel qu’il est devenu. Je l’avais commencée après notre rencontre au café. Cela pourrait vous servir de portrait-robot.

Très au fait des choses de l’art et du beau, un peu comme vous depuis ce jour où vous avez décidé de quitter votre ornière culturelle pour consacrer du temps à la lecture de ce saisissant récit, le vicomte guadeloupéen se découvre malgré lui fasciné par le croquis signé Godon. Il songe à un autoportrait d’Egon Schiele, figure longiligne et regard animal, traits noirs d’une violence rentrée, maigreur agressive du squelette qu’on devine sous la chair presque transparente.

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