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Dans l’Ombre de tes Pas (extraits)

21 février 2017 - Nos livres

Extrait 1/3

Treize ans plus tôt,

Une fois, nous trouvâmes un objet perdu tout particulier, un anneau en or serti d’un brillant. La bague semblait d’une certaine valeur et était pile à la taille du doigt d’Émilie. Nous n’avions pas encore dix-huit ans à l’époque. L’avenir nous semblait loin et la vie avait encore tellement à nous offrir. Je me lançai dans l’histoire du bijou.

— Celui-ci appartenait à une jolie femme plus toute jeune mais chez qui brillait toujours cette beauté merveilleuse qui avait séduit l’homme qui partageait sa vie. Très amoureux mais peu fortuné, ce dernier avait sacrifié toutes ses économies pour acheter cette alliance. Il savait que sa bien-aimée se contenterait de n’importe quelle bague. Mais il voulait que cette dernière soit digne d’elle. Ils se marièrent lors d’une cérémonie toute simple, au milieu d’un champ avec une grande tonnelle pour accueillir leurs familles et leurs quelques amis. Ce fut une fête mémorable, de celles dont tous parlèrent encore longtemps. Mais bien des années plus tard, monsieur, devenu un vieil homme, mourut. Madame, ivre de chagrin, jugea que cet anneau la rendait définitivement trop triste. Il lui avait cependant apporté tellement de bonheur qu’elle décida de donner leur chance à d’autres amoureux. Elle vint l’abandonner à cet endroit stratégique qu’est ce banc où se retrouvent les couples naissants. Tu sais quoi ? Je te l’offre, parce qu’un jour je t’épouserai.

Émilie éclata de rire et referma ma main.

— Je suis trop jeune pour qu’on me demande en mariage. Garde-le donc pour le grand jour Don Juan.

J’étais rouge de honte, vexé, triste. Je n’étais qu’un adolescent, c’est vrai. Mais j’étais quand même amoureux et cela faisait un moment que je le savais. Émilie continuait de graviter autour de moi, l’air de rien, sans s’en apercevoir. Elle ne ramenait jamais de petit copain et me traitait souvent comme son compagnon, sauf quand je le nommais ou quand j’avais un geste trop tendre envers elle. Je me rassurais en me disant qu’on était jeunes. Qu’elle était fragilisée parce qu’elle ne s’entendait pas très bien avec son père et que pour sa mère tous les hommes étaient des enflures. Elle n’avait toutefois jamais quitté son mari ; elle prétendait l’aimer. Du moins d’après ce que me disait mon amie, puisqu’elle n’avait jamais voulu me les présenter. Mais je savais qu’un jour, je pourrais la convaincre que tous ceux qui appartenaient au sexe masculin n’étaient pas comme le disait sa mère. Selon elle, je m’en tirais bien parce que je n’avais pas encore atteint « l’âge de connerie ». Mais ça viendrait bien assez tôt. Avec le recul, j’imagine que c’est pour ça qu’elle proposait tous ces serments d’amitié et ces promesses pour l’avenir. Elle devait sûrement chercher à s’assurer que je pourrais passer entre les mailles du filet.

 

L’instant présent,

Je dépose la chaussure sur le banc, regarde ma montre : 00h18. Déjà dix-huit minutes de retard. Émilie ne viendra pas. Elle a toujours été bien trop ponctuelle pour dépasser le quart d’heure académique. Je tressaille. Je frappe du pied dans la neige pour me réchauffer un petit peu. Je sautille en soufflant sur mes doigts. J’effectue un petit tour dans les environs, sans perdre de vue le lieu des retrouvailles. Une part de moi continue à croire qu’elle peut encore arriver et je ne veux surtout pas la rater. Je reviens donc sur mes pas et je me décide à m’asseoir. Le temps semble long. Très long. Plusieurs fois, je me relève afin de faire une série mouvements et d’éviter l’hypothermie.

1h45. J’entends des bruits de pas dans la neige. Je fais un bond. La voilà. Ça ne peut être qu’elle à cette heure, à cet endroit. Mon cœur s’emballe et retombe presque aussi vite quand j’aperçois la bouille de mon amie Louise. Elle se dandine d’un pied sur l’autre, une couverture à la main, un thermos dans la seconde.

— Je sais que c’est quelque chose que tu as à vivre seul. Je viens juste m’assurer qu’on ne te retrouvera pas congelé demain matin. Il fait un froid de canard bon sang !

— Merci ma Lou. Attends ! Reste ! On sait tous les deux qu’elle ne viendra pas et j’ai des choses à te dire.

Louise s’installe tout contre moi. Elle place son énorme plaid sur nos deux dos qui ne font qu’un et me tend une tasse de café brûlant.

— Ma Lou, tu as eu raison de me dire tout ce que tu m’as dit tout à l’heure et ton cadeau est d’une valeur inestimable. Je pense que je n’ai pas suffisamment réalisé, pendant ces années, à quel point tu as été une amie formidable pour moi. Je ne t’en ai pas rendu la moitié du quart. J’en suis tellement désolé ! Mais tu sais quoi ? C’est décidé, je me reprends en main. Quand tout cela sera fini, j’aimerais que tu me parles de ce garçon dont tu es amoureuse. Je voudrais que tu me confies toi aussi tes peines, tes angoisses, tes colères et tes joies bien sûr. Tu es ma meilleure copine et, pourtant, c’est comme si je ne savais rien de toi. Juste que tu es toujours là pour rigoler avec moi ou m’écouter me morfondre. Tu es probablement celle dont je serais tombé amoureux si je n’avais pas été aliéné par Émilie.

— Tu n’as pas été un si mauvais ami. Ça m’a toujours très bien convenu que tu ne me questionnes pas trop. Malgré tout, je crois que maintenant j’aimerais te raconter toute la vérité sur moi. Mais ne te reproche rien. Et tu ne serais pas tombé amoureux de moi. On est frère et sœur, les deux doigts de la main, des meilleurs potes, mais tu me rendrais dingue au quotidien. Tu as besoin de quelqu’un qui te ressemble davantage. Une fille qui t’emmènera au bout du monde ; pas une qui t’y enverra seul après avoir lu un morceau de papier. Ne t’inquiète pas, tu sauras bientôt quoi faire de ta vie sentimentale.

— Tu as sans doute raison. Mais merci d’être celle que tu es. Tu veux bien qu’on rentre maintenant ? Je pense qu’elle ne viendra plus.

 

Extrait 2/3

Je m’avance devant le guichet d’accueil où une jeune népalaise vient s’enquérir de la façon dont elle pourrait m’aider. Elle est d’une beauté naturelle et semble terriblement jeune. Je me demande quel est l’âge légal pour travailler ici. Puis, je me souviens de ce que je m’étais dit à plusieurs reprises au sujet des chinois. C’est comme si en Chine, il n’existait que trois âges : les enfants, les adultes et les personnes âgées. En effet, je m’étais souvent étonné de ma difficulté à différencier une jeune adulte de, disons une trentaine d’années, et une adolescente mineure. J’en conclus qu’il en va peut-être de même pour les népalais.

Je m’adresse à l’hôtesse d’accueil de mon anglais le plus parfait possible :

— Je suis Adam Mandrin, je devrais avoir une réservation pour cette nuit.

— Un instant, je vérifie.

Je la vois chercher dans un registre papier et m’aperçois qu’il n’y a aucun ordinateur derrière le guichet. Décidément, tout est vraiment « fait main » dans cet hôtel. Je m’en réjouis intérieurement. La réceptionniste me confirme ma réservation et me tend un porte-clés tressé au bout duquel se balance une énorme clé style gardien de prison. Elle m’explique que ma chambre est la numéro 17 et qu’elle se trouve au fond du couloir de gauche. Elle m’indique également que le petit déjeuner se prend ici, autour du point d’eau, entre sept heures et dix heures trente le matin. Si je souhaite souper sur place ce soir, il y a également un repas local prévu pour dix-neuf heures trente, toujours au même endroit. Je demande une table pour ce dernier et remercie mon hôtesse avant d’empoigner mon énorme sac à dos et de me diriger vers ma chambre.

La pièce est dans la lignée du reste : mobilier rudimentaire et artisanal. Ici toutefois, il n’y a plus de végétation sauvage mais un énorme bouquet de fleurs fraîches est disposé dans un simple vase posé sur le bureau-coiffeuse. Cet hôtel continue de me charmer.

C’est alors que je le vois. Là, posé sur la petite table de nuit à côté du lit, trône un magnifique escarpin vert émeraude. Ma première réaction est de vérifier le numéro inscrit sur ma clé et de sortir m’assurer qu’il correspond bien à celui indiqué par l’hôtesse. Le tout concordant, je m’approche du soulier, supposant qu’il a été oublié par les précédents locataires. Néanmoins, je me dis qu’une telle chaussure fait déplacée dans cet espace et que circuler ici avec cela aux pieds doit relever de l’exploit. Puis, me vient l’idée que la chambre ayant probablement été nettoyée et rangée, cet accessoire aurait déjà dû se retrouver aux objets perdus. C’est alors que ça arrive. Mon cerveau se met à fonctionner à mille à l’heure et à enclencher des connections. Cet escarpin doit m’être destiné. Il ne peut en aller autrement. Un signe ! Émilie !

J’essaie de me raisonner. Émilie doit toujours vivre quelque part en Belgique. Que ferait-elle ici ? Et puis comment saurait-elle que moi j’y suis ? Mon imagination doit me jouer des tours. Je maudis ce satané escarpin. Je n’avais plus pensé à elle depuis plus de quarante-huit heures. Je saisis le soulier, l’examine, le retourne. Sous la semelle, je découvre un autocollant ; il représente un panda avec un chiffre six. Je me demande ce que cette image fait scotchée là et je finis par me dire que tout cela est absurde. Je repose l’accessoire et me décide à prendre une douche. Mais une fois déshabillé et placé sous l’eau chaude qui ruisselle sur mon corps, mes pensées ne me lâchent pas et tourbillonnent à la vitesse de la lumière.

Une phrase me revient comme un boumerang à la figure :

— Ce jeu devient de moins en moins drôle, avoue. Toujours des chaussures d’homme, vieilles et rabougries. Présente-moi un joli escarpin vert émeraude. Là, je te donnerai tous les détails frétillants de la vie de la jolie jeune dame qui le portait avant qu’il n’atterrisse sur le bord d’une route.

A cet instant, je commence franchement à imaginer Émilie. Comment est-elle maintenant ? Est-elle devenue romancière ou institutrice maternelle ? Je l’imagine bien écrivain. Ses magnifiques cheveux blonds relevés en un chignon un peu rebelle dont s’échappe une longue mèche bouclée. Ses grands yeux verts s’illuminant d’étoiles à chaque idée naissante pour ses histoires. Et puis je le vois : un homme, plutôt grand, des cheveux châtains clairs, relativement longs pour la gent masculine. Je l’imagine de dos. Je ne vois donc pas son visage mais il me semble si réel. Un style décontracté et élégant à la fois. Ils se sont bien trouvés ! Le désespoir s’empare de moi. Le sol se dérobe sous mes pieds. Ma tête tourne et je fais un bon de quinze ans.

 

Extrait 3/3

Soudain, un bug technologique s’effectue en moi. Je reste là comme un idiot, sans bouger ni dire un mot ; comme si le marionnettiste qui m’activait avait mis tous mes mouvements en pause.

— Eh oh ! Reste avec moi ! intervient mon ami en claquant ses doigts près de mon visage.

— Désolé. Je viens de réaliser ce qui cloche avec cet objet. Il est supposé se trouver dans ma chambre ; du moins y était-il encore le mois passé.

— Comment ça ?

— La dernière fois que je l’ai sorti du placard, c’était il y a un bon mois. Je ne sais plus exactement. Allez, peut-être deux.

— Alors que fait-il ici ? Qui savait où tu l’avais rangé ?

— Ben justement : personne.

— Quelqu’un devait pourtant savoir. Est-il possible que ce ne soit pas le même ? tente de raisonner mon ami.

— Cent pour cent de certitude qu’il s’agit bien du même. Un vieux machin, comme on n’en fait probablement plus, avec nos écritures et nos dessins d’enfants ; exactement les mêmes, aux mêmes endroits.

— Louise ?

— Je ne peux plus la contacter pour vérifier ton hypothèse mais à moins qu’elle n’ait fouillé mes armoires, ce dont je doute, ça semble peu probable.

Nous restons perplexes tous les deux. L’implication de Louise dans cette histoire de fous devient de plus en plus questionnable et je ne suis pas prêt de pouvoir l’interroger évidemment. Je commence à lui en vouloir pourtant. Si elle savait qu’Émilie était de retour, l’amitié qui nous lie aurait dû la convaincre de m’en parler. Même si elle l’avait persuadée du contraire. Mais il est vrai qu’à l’époque, Émilie pouvait être vraiment convaincante. J’en ai d’ailleurs bien souvent fait les frais.

— A ce stade, que penses-tu de cette histoire, honnêtement ?

— Je trouve que tu as des amies bien compliquées. A l’ère du téléphone portable et des réseaux sociaux, il aurait été si simple de t’envoyer un e-mail pour te dire « Salut, c’est Émilie, je viens juste de réapparaître. Si ça t’intéresse on pourrait prendre un café un de ces quatre ».

— Émilie n’a jamais aimé les choses faciles.

— D’accord. Et Louise ? insiste Mike.

— Déjà un petit peu plus. Mais à vrai dire, elles se ressemblent beaucoup.

— Tu as l’art de choisir tes partenaires de vie, on dirait. Bon, pour répondre à ta question : toute cette affaire est totalement folle. Mais elle doit bien poursuivre un but. Peux-tu faire un lien entre chaque indice jusque maintenant ?

— Eh bien, la bague et le cerf-volant se rattachent à Émilie, nos jeux et nos promesses de jeunesse. Le journal se rapporte à ma vie de petit garçon. Le fil conducteur pourrait donc être mon enfance, pas forcément Émilie.

— Peut-être faut-il que tu commences à envisager cette possibilité, en effet. Autre chose, tu penses ?

— Chaque objet jusque-là était plus ou moins caché. Personne ne savait pour le carnet. Le cerf-volant était dans mon armoire et nul ne pouvait deviner sa planque. Quant à la bague, seule Émilie connaissait l’emplacement précis du coffre.

— Un ou plusieurs éléments t’échappent forcément. Le but aurait pu être de faire sauter ton refoulement par rapport à tes parents mais une seule étape jusque-là semble reliée à ça. Le reste, tu t’en souvenais très bien, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, comme si c’était hier.

— Tu en es sûr ? insiste mon ami.

Je reste sur cette question et nous nous décidons à reprendre le chemin du lodge et à nous glisser dans nos sacs de couchage. J’ai tout de même du mal à fermer l’œil. Mike a raison : il doit forcément exister un fil reliant tous ces éléments. Une donnée m’échappe dans toute cette équation. Mais laquelle ?

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