Extrait 1

Élisa se faisait une joie de retrouver Romain à St Jean. Elle avait garé son Aygo au parking de la place Bellecour, puis était descendue prendre le métro ligne D pour ressortir à la station Vieux Lyon. Sortant à l’air libre elle vit Stan, son vieux copain de fac se précipiter vers elle pour lui faire la bise.

— Ça alors, c’est pas croyable ! Dommage que je n’ai vraiment pas le temps. Je suis à la bourre pour choper mon train. Et c’est pour un job, alors…

Il lui faisait déjà signe de loin et le brouhaha recouvrait la fin de sa phrase. « Ce sacré Stan » se dit-elle, « toujours à courir après le temps ». Perdue dans ses pensées, elle ne vit Romain qu’en arrivant vers lui. Il avait encore l’air maussade. « Tant pis, je vais faire avec » pensa-t-elle lui sautant au cou. Mais son copain n’était pas particulièrement tendre et il l’entraîna à marche forcée jusqu’à un raidillon sombre qui montait en direction de la basilique de Fourvière. Là, il s’arrêta et commença à s’emporter contre elle. Elle vivait avec lui sa première vraie scène de ménage. Jusqu’alors, cette rage intérieure qui animait parfois son ami, elle avait toujours su la désamorcer. Mais cette fois, elle atteignait un paroxysme et était orientée contre elle. Quand il se trancha la veine, elle accourut vers lui et tenta de stopper l’hémorragie avec son mouchoir. Mais c’était impossible. Le sang s’écoulait en jets réguliers et ses vêtements furent rapidement maculés. Prise de panique d’autant que Romain avait sombré, elle ramassa le cutter et alla chercher de l’aide. Très vite, elle revint avec deux personnes qu’elle venait de croiser. Si le sol était bien recouvert d’un liquide sombre, il n’y avait plus aucun blessé sur place.

— Il n’y a personne Mademoiselle, constata l’un des deux hommes qui l’avait suivi qui rajouta, c’est votre sang ?

— Mais non, je ne suis pas blessée. C’est mon copain qui s’est…

Elle ne put en dire plus. Sa voix d’ordinaire grave et posée s’étranglait dans des intonations aiguës.

— Restez là mademoiselle. Henri, appelle les flics.

Le deuxième homme sortit son téléphone et s’exécuta. Quelques minutes plus tard seulement, Élisa était emmenée au commissariat de la rue St Jacques dans le 3e qui est ouvert toute la nuit. Dans le fourgon, elle s’était effondrée et sanglotait. L’un des policiers ganté avait ôté de sa main crispée le cutter, prenant soin de le glisser dans un sac plastique à fermeture. On lui avait tout de même évité les menottes, et elle restait libre de ses mouvements. Elle avait beau se creuser les méninges, elle ne comprenait rien à ce qui s’était passé. Où Romain avait-il disparu ? Dans son état, comment avait-il pu s’enfuir ? Avait-elle tout simplement tout rêvé ? Mais alors, d’où provenait le sang qui souillait ses habits ? Tout s’embrouillait dans sa tête qu’elle tenait maintenant à deux mains.

— Ça va mademoiselle ? demanda l’un des deux policiers à l’arrière du fourgon.

Elle releva la tête vers lui. Son maquillage avait coulé le long de ses joues et des traces de sang montaient jusque dans son cou. Mais même ainsi, l’officier la trouva ravissante et fut un instant désemparé. Puis il se reprit et lui dit :

— Il va falloir déterminer de qui est le sang trouvé sur place et sur vous.

— Mais c’est le sang de…

— Non, ne dites rien, ce n’est pas le lieu pour les révélations. Le commissaire a été appelé. Il devrait vous prendre en charge rapidement.

Extrait 2

— Nous vous avons laissé dormir. Votre nuit semble avoir été agitée. C’est normal après un transfuge d’autant que vous étiez grièvement blessé.

— Moi, j’ai dormi comme un bébé, dit sa fille.

— Comme toujours ma chérie. Je dois dire qu’après l’intervention d’hier, j’avais bien besoin de mes huit heures de sommeil, renchérit l’ancien.

— Je voulais justement vous remercier, ben, de m’avoir sauvé la vie je crois.

— Ah oui, ma fille m’en a parlé. Je vous dois une fière chandelle, c’est ça ?

— Non, c’est moi qui vous dois une fière chandelle. C’est une expression de mon époque qui ne semble pas avoir franchi les âges.

— Effectivement. Nous disons « je suis à ton service » ce qui veut dire qu’on est débiteur d’un service envers quelqu’un. Cela favorise la solidarité et renforce les amitiés. Contrairement à votre époque, plus personne ne travaille pour gagner de l’argent. Nous ne devons satisfaire que les besoins d’une population mondiale que le contrôle de la natalité maintient en dessous du milliard d’habitants. Ly ne compte que 30 000 personnes et c’est l’une des plus grosses agglomérations de la planète avec celles jouxtant les anciens dômes. Ces derniers ne sont plus habités mais servent à la production agricole en substrat, autrement dit verticale, sous serres avec contrôle thermique, ou à la production industrielle de biens durables mais indispensables comme les frigos, les fours, ou les moyens de communication.

— Vous n’avez donc pas abandonné les technologies ? remarqua Roman.

— Loin de là. Nous l’avons fait évoluer avec l’aide cyclique des Akadians. Toutes les 60 révolutions ils viennent nous jauger et voir nos progrès, et Dacwuyl notre mentor chez eux, reste une révolution pour infléchir ou accélérer certaines de nos évolutions.

— Être tout le temps sous « contrôle », ce n’est pas difficile à vivre ?

La femme poursuivit presque gênée par la remarque du garçon.

— Oh non ! Ils auraient pu nous éradiquer. Au lieu de cela, ils nous ont donné une seconde chance.

— Seconde chance ?

— L’un de leur plus grand maître, le très sage Dorxil comme aime à le dire Dacwuyl qui fut son élève, était venu sur Terre au temps des pharaons et des peuplades amérindiennes. Il leur a permis d’accéder à des technologies avancées que les terriens ont détournées au profit de croyances justes destinées à asservir les masses. Ce fut un échec. En 2163, Dacwuyl s’est vu confier la mission de nous évaluer avec pour postulat notre destruction. Mais il a trouvé au travers de deux jeunes amoureux, Chloé et Jeremy, une raison d’espérer. C’est l’amour qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, ce sentiment autre que purement biologique, qui les a convaincus de nous laisser cette ultime chance de continuer en tant qu’espèce. Et puis Pierre, un surdoué d’à peine douze révolutions à l’époque, est devenu l’un des principaux guides. À la tête du pôle scientifique, il a mis au point la formulation de l’énergie solaire concentrée. Avec les éoliennes terrestres et marémotrices, ce sont nos seuls pourvoyeurs d’énergie.

— Et le nucléaire ?

— Les Akadians nous ont énormément aidés pour leur démantèlement. Cette source d’énergie était dangereuse et nuisible. Elle allait à l’encontre des convictions des collapsologues qui ont fondé le Refuge à Billund dans l’ex Danemark. C’est par eux qu’est venue la fronde qui a fait chuter le premier dôme des riches, celui d’Europe. Les autres populations se sont révoltées…

— Effet domino, heu, pardon, je t’ai coupé. Je t’en prie, continue ma fille.

Mais elle se tut. Manifestement, mademoiselle n’aimait pas être interrompue. Au bout de quelques secondes, c’est Atus qui reprit.

— Veuillez excuser ma fille. Elle est un peu, comment vous dites déjà au 21è siècle ? Ah oui, « soupe au lait ». Une expression vraiment très fun.

— PAPA !

Elle le fusilla du regard.

Extrait 3

Le temps défila, mais jamais la monotonie ne s’empara de lui car il y avait trop à voir. En trois siècles de strict respect de l’environnement, la nature avait repris ses droits. Les anciennes constructions de l’homme étaient noyées sous un tapis végétal, ne tendant plus que de dérisoires vestiges, témoins inoffensifs de la folie passée de l’humanité. Quelques maisons bulle formaient parfois un hameau, toujours près d’un lac ou d’un cours d’eau. Il s’agissait pour la plupart de fermes agricoles productrices de denrées jugées utiles pour nourrir la collectivité. C’est ainsi que le sorgho et le millet avaient souvent remplacé le blé et le maïs, en raison de leur bon rendement et de leur moindre exigence en eau. Dénués de gluten, ils étaient par ailleurs considérés comme meilleurs pour l’organisme de bipèdes devenus plus raisonnables, sur le plan alimentaire aussi. Alors qu’il examinait les plantations raisonnées de ces céréales plus respectueuses des sols, il constata que sa machine quittait lentement mais invariablement le cap fixé. Il essaya de corriger, mais l’helicoll continua à dévier vers l’ouest. D’abord légère, la modification s’accentuait au fil du temps. Malgré plusieurs tentatives de corrections, le véhicule en vint à suivre un cap totalement perpendiculaire de celui qui devait le mener à Brême. Il alluma la radio pour envoyer au centre de contrôle un message indiquant qu’il était dérouté et vérifia sa position. Cela faisait 4h00 qu’il volait, ce qui signifiait qu’il avait parcouru environ 400 km. Il venait de survoler les vestiges d’une ville qui pouvait bien être Nancy. À la hâte, il releva les coordonnées indiquées par son GPS.

— Alerte ! Alerte ! Je suis dérouté ! Mes coordonnées actuelles sont 48° 41’ 37” Nord et 6° 11’ 05” Est. J’évolue plein Ouest en direction de Strasbourg à la vitesse de 100 km/h. Je n’ai plus aucun contrôle sur le pilotage de l’hélicoll. J’ai…

La radio fut subitement coupée et une voix s’imposa à lui.

— Ne tentez rien que vous pourriez regretter Roman ! Nous avons pris le contrôle de votre hélicoll. Il devrait se poser dans moins de 45 minutes sur un promontoire où nous vous attendons. Ne tentez rien que vous ne pourriez regretter Roman. Les habitants du monde parfait des Akadians ne vous ont pas tout révélé. Ce monde aseptisé, devenu inhumain, nous le rejetons. Nous vous dirons tout et vous déciderez de la suite qui vous convient. Il vous suffit d’attendre sagement moins d’une heure Roman. Soyez raisonnable ! Donnez-nous une chance de vous convaincre.

 

La voix se tut. Elle était chaleureuse mais directive. Quoi qu’il en soit, il ne disposait pas de parachute. Au sol, les cultures avaient laissé place à d’immenses forêts qui alternaient des feuillus aux formes tarabiscotées à des conifères orgueilleux qui, dressant leurs troncs rectilignes, semblaient vouloir aller tutoyer le ciel. Ne pouvant rien faire d’autre que d’admirer le spectacle, le captif contemplait avec ravissement cette immensité verte qui paraissait infinie. Au loin dans l’axe plein Ouest, un imposant rocher au sommet aplati se détachait de cette mer de verdure. Au fur et à mesure qu’il s’en approchait, il commença à distinguer un éboulis de pierres qui était sans doute ce qui restait d’une chapelle. Cet amas pierreux tenait un tiers de la surface du rocher. L’étendue restante était suffisamment vaste pour accueillir un hélicoll. Ce fut exactement ce qui se passa. Sa machine décéléra à l’approche du rocher, et resta en position stationnaire à son aplomb. Une fois stabilisé, l’engin descendit lentement pour se poser sur le sol du rocher. Aussitôt, plusieurs hommes armés surgirent des haies d’arbrisseaux et de genêts qui cernaient la plateforme rocheuse. Le rotor s’arrêta de tourner et l’un des hommes s’approcha du cockpit une tablette à la main. La porte en verron s’ouvrit dès qu’il appuya dessus. Ces assaillants étaient réellement bien renseignés et fort bien équipés. Jugeant plus sage d’obtempérer, le jeune homme leva les mains en l’air.

— Baissez les mains, lui dit l’homme en tenue militaire. Vous n’êtes pas notre prisonnier, Roman.

— Étrange façon d’inviter quelqu’un ! Ça ressemble plutôt à du kidnapping ! cria l’intéressé.

Le militaire ne parut pas heurté par la réaction du jeune homme, et ce fut calmement qu’il rétorqua :

— Je comprends votre mécontentement, Roman. Je réagirais de la même façon à votre place.

L’homme replaça son revolver dans le holster qu’il portait sur la hanche et lui tendit la main.

— Serge Decker, chef de la résistance du Mouvement Alternatif. Bienvenue à Dabo !

— Dabo ? Nous sommes où ?

— Vous êtes sur le rocher de Dabo, une petite commune du massif vosgien. Auparavant, car ça fait bien longtemps que plus personne ne vit ici. Son rocher plat culminant à plus de 645 domine toute la campagne avoisinante et ses gigantesques forêts. Il nous permet aussi d’installer nos équipements et notamment notre dérupteur, qui autorise la prise de contrôle des véhicules terrestres et aériens en coupant leur liaison satellitaire au profit de la nôtre. C’est pourtant la première fois qu’un hélicoll passe assez près et suffisamment bas pour nous permettre de le dérouter.

— C’est bien ma veine, concéda le malchanceux qui enchaîna, vous avez aussi coupé ma liaison radio.

— Le dérupteur agit sur tous les types d’ondes et toutes les fréquences. C’est Pierre qui l’a mis au point au 22è siècle.

— Un vrai génie ce petit gars. Le solaire concentré, c’est déjà lui, non ?

— En effet. Sans aucun doute le meilleur guide qu’il n’y ait jamais eu. À cette époque, réguler et protéger ne signifiait pas interdire la créativité humaine et le droit à sortir des sentiers battus. On pouvait choisir sa voie sans devoir en référer constamment à une charte d’extraterrestres. Mais je m’emballe et ce n’est pas le moment. Le guide Atus va prévenir le Refuge qui va envoyer des troupes pour vous rechercher.

— Le guide Atus ? dit Roman surpris.

— Ah bien sûr ! Il s’est bien gardé de vous le dire. Chaque néocité est dirigée par un guide élu par sa population. Mais au fil du temps, des castes familiales ont pris le pouvoir. La famille d’Atus dirige Ly depuis des générations. Plus personne n’ose même opposer une candidature aux élections quinquennales. C’est pareil dans les autres néocités et dans les cités-dômes. Quant au Refuge, la famille de Pierre le contrôle depuis deux siècles. Une situation qui arrange les Akadians.

— Et pourquoi ça ?

— Voyez-vous Roman, les Akadians sont peut-être motivés par de bonnes intentions. Mais ce n’est pas une race stellaire dont la longévité atteint plusieurs centaines d’années terrestres qui va encourager le changement et la compétition. D’ailleurs, leur charte exclut tout ce qui ressemble de près ou de loin à une confrontation. La durée de vie humaine est dérisoire pour eux. Pour nous par contre, elle est suffisamment longue pour générer une usure du temps nécessitant que de nouvelles personnes proposent une alternative ou d’autres pistes. Cet indispensable renouvellement permet à l’espèce humaine de ne pas se scléroser. Le monde aseptisé des Akadians n’est pas une bonne chose pour la nature humaine. Mais je vous propose d’avoir ce débat, qui serait impossible avec leur charte, une fois que nous nous serons rendus au campement.

 

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