Qu’attends-tu de moi ? (EXTRAITS)

Extrait 1/3

Mon père venait de me servir une coupe de champagne, au moins la dixième depuis mon arrivée. Il adorait ça. Sa cave débordait de bouteilles. En ces fêtes de fin d’année, les repas de famille étaient inévitables. L’alcool aidant et après avoir usé de tous les ragots du coin en guise de conversation, il se sentit obligé d’aborder le sujet houleux, le même depuis maintenant quelques mois : mes conquêtes. Parce que chez nous, on avait un don pour tourner autour du pot, pour faire de longues discussions sans queue ni tête de sorte à ne jamais déraper sur les vrais sentiments ou sur les vérités qui fâchent.

— Alors, quand est-ce que tu me présentes ma belle-fille ?

— Je n’ai pas le temps pour de tels engagements en ce moment tu le sais, ne recommence pas avec ça !

— Trouve-toi une belle petite femme qui t’aime et qui te fera de beaux enfants. Prends-toi une maîtresse si elle devient chiante mais s’il te plaît, pense à tes parents. On commence à compter les rides et on aimerait goûter aux joies d’être grands-parents avant de passer de l’autre côté de la rive. Ta mère n’a su me faire qu’un fils, il va falloir que tu relèves le niveau même si cela n’enlève rien à mon amour envers elle.

— Tu n’as pas un autre sujet de conversation ?

— Allez, ne fais pas cette tête-là, papa t’aime quand même !

Dans un rire contagieux, ma mère a simplement ajouté :

— Tu sais comment est ton père surtout quand il a un verre dans le nez !

Je n’ai jamais su combien d’amants elle avait eu, ma mère. J’étais encore petit quand elle s’est mise à fréquenter d’autres hommes que son mari. Bien élevé que j’étais, elle me forçait à leur dire bonjour. Au début, je tenais un petit carnet et des notes sur chacun d’entre eux mais à force, je me suis lassé. C’était sa façon de combler les absences de mon père. Lui n’avait jamais eu de scrupules à cet égard. Les infidélités avaient commencé bien avant leurs fiançailles et pourtant, ils n’ont jamais envisagé le divorce. C’était leur façon de s’aimer. Moi, j’ai grandi avec de fausses valeurs de l’amour. Pourquoi n’en aimer qu’une quand on a le choix.

J’avais bien une idée sur cette fameuse femme mais pour cela, je devais d’abord me sevrer d’une autre addiction, la deuxième après le café. Je faisais des efforts et loin de moi l’envie de me jeter des fleurs, mais ce n’était pas évident. L’amour n’avait jusqu’ici aucun crédit à mes yeux puisque mon éducation en avait fait abstinence. La faute aux deux personnes qui se trouvaient actuellement devant moi et qui se permettaient de me faire la morale.

 

Extrait 2/3

Je lui ai proposé un cocktail en terrasse lui signalant que son mari se trouvait encore en réunion mais rien n’a fonctionné et j’ai été, malgré moi, le témoin d’une scène dont je me souviendrai encore longtemps. J’ai vu son cœur se briser en même temps que sa naïveté.

— Tu veux me faire croire que mon mari serait en réunion sans son fidèle associé ?

— Je l’admets, c’est rare mais je ne connais pas toutes les ficelles du contrat. Il y a certaines closes dont il est le seul à pouvoir négocier avec le client et en plus, je ne me sens pas très bien aujourd’hui.

— Et elle se trouve où cette salle de contrat ?

— Je ne sais pas exactement, je viens seulement d’arriver dans ma chambre, le service d’étage avait du retard et Pierre avait déjà rendez-vous avec son premier acheteur.

— J’ai un peu de mal à croire en vos nouveaux arrangements.

— Je peux te l’accorder mais je t’assure qu’il ne devrait pas tarder à revenir de sa réunion, allons prendre ce fameux verre. Il finira bien par nous rejoindre et l’effet de surprise sera indemne.

— Arrête de le couvrir, j’ai peur d’avoir compris ce que tu tentes de me cacher.

— Compris quoi ?

— Pierre ne prend jamais de rendez-vous le premier jour de ses voyages d’affaires car il souffre énormément du décalage horaire.

— Ça doit être l’exception alors !

— Ne me prenez pas pour une conne !!! Il est où ? Avec qui ? Je veux la vérité Simon.

— Je suis désolé Éléonore, vraiment. J’aurais aimé que ça se passe dans d’autres circonstances, vous ne méritez pas ça et je le pense sincèrement.

— Il est dans la chambre voisine n’est-ce pas ? Cela fait partie de vos contrats ?

— Je… Pas tout le temps…

— Tu sais Simon, quand tu es jeune et en pleine possession de tes capacités, ce ne sont pas les occasions d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus fraîche qui manquent. Moi, j’avais le choix et je me suis trompée, j’ai cru avoir choisi le moins pire du lot. Seulement parfois, on vise complètement à côté de la cible. Je n’ai jamais été douée pour cela. Malgré tout, je t’assure que le plus difficile, c’est de rester par amour, en sachant qu’il n’y aura jamais de rédemption.

— Il n’a pas tous les défauts.

— Il a le plus cruel, l’infidélité. Ça fait longtemps ?

— Non, nous venons d’arriver.

— Oui ça, je sais, merci. Je veux parler de ses parties de jambes en l’air ?

— C’est avec lui que tu devrais avoir cette discussion. Je suis mal placé pour me mêler de vos affaires.

— J’exige que tu me dises la vérité sinon je reprends mes parts de la société et je te licencie sur le champ sans indemnité de départ, est-ce clair ?

— Dis comme ça. Depuis toujours, du moins depuis que je travaille dans la boîte.

— À chaque voyage ?

— Au bureau aussi.

— OK, je vois. Tu as une compagne ?

— Oui

— Tu l’aimes ?

— Oui

— Alors, je vais te donner un petit conseil de femme trompée. Ne prends pas le risque de la perdre pour quelques pauvres pétasses payées à simuler. Aujourd’hui, je suis venue par amour mais je retourne pour divorcer.

 

Extrait 3/3

Chaque jour, je me suis forcée à détruire quelque chose de nous. Au début, c’était compliqué, mais à force de reporter, il arrive un jour, où sans réfléchir et à bout de souffle, tout y passe. Les photos, les petits mots d’amour gardés bien précieusement, la vaisselle et même les meubles. Les habits, je les ai mis dans des caisses. Ma réparation ne pouvait être égoïste à ce point. Il y avait tant de gens à qui tes vêtements de marques feraient plaisir. Des gens avec des valeurs profondes que l’argent n’achetait pas. Après cet effort surhumain, le sourire est réapparu sur mes lèvres, libre de pouvoir enfin se débarrasser des morceaux qu’il restait de toi.

Si seulement, les souvenirs pouvaient emprunter le même chemin que les objets mais malheureusement, la mémoire est immatérielle. Il convient malgré tout dans ce monde étrange de garder sa dignité, d’aller de l’avant, de sourire à la vie et aux gens même si tu ne les aimes pas, d’accepter le bonheur perdu, de cacher ses larmes et sa peine et de se retourner sans faire de bruit. Cela faisait trop longtemps que la colère côtoyait mon quotidien sans parvenir à s’extérioriser. Cela procurait un bien fou de crier au monde ma rage, celle qui t’était destinée. Dans cet accès de rage, et parmi les débris, j’ai découvert une petite enveloppe cachée dans un cadre qui venait d’exploser sur le sol. À l’intérieur de celle-ci se trouvait une lettre avec ton écriture, tes mots, tes souvenirs. J’ai longuement hésité à la jeter sans la lire.

Si tu trouves cette photo, c’est que je ne suis plus près de toi, s’il te plaît ne pleure pas, ne pleure plus, le temps aura passé et j’espère qu’un jour, tu trouveras la force de pardonner mon départ. Je ne mérite pas tes larmes. Je serai fier de toi lorsque tu seras parvenue à refaire ta vie, que la page sera tournée, qu’un autre homme profitera de ton sourire. Jamais je ne t’oublierai, tu as fait de moi l’homme que je suis devenu, meilleur, qui sera un jour, je l’espère un bon père. Merci pour la rencontre, pour l’amour que tu m’as donné. Nous deux, c’était fort, c’était beau, c’était mon premier amour mais j’étais arrivé à la fin de notre histoire et je ne pouvais pas me permettre de t’embarquer plus loin parce que tu n’aurais pas été heureuse. Il n’y a rien de moins incertain que l’amour mais je suis un homme heureux car j’ai pu serrer mille fois de mes doigts, tes mains.

 J’ai appris à tes côtés quand pour la première fois, j’ai eu peur de te perdre, quand je me suis mis à détester chaque homme qui te parlait ou te regardait un peu trop longtemps à mon goût, quand tu te réveillais la nuit pour vider le frigo, quand tes insomnies traçaient des cernes sous tes yeux. Parce que même dans tes mauvais jours, tu étais d’une beauté inégalable.

 Je ne garde que de jolies choses de toi. Tu étais mon évidence. J’espère qu’un jour, on se retrouvera, que l’on parlera de nos vies au détour d’un verre, sur cette terrasse où je suis tombé amoureux de ton gin-fizz et de la jolie brune qui l’avait commandé. Je comprends tes silences et ta peine mais ne doute jamais des sentiments que j’ai eus pour toi. Le serveur avait raison, tu as changé ma vie. Simon

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