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Les Larmes de l’Ange (extraits)

6 avril 2017 - Nos livres

Extraits 1/3

Je sors en titubant, la brume s’est encore épaissie, je dévale tant bien que mal les ruelles qui s’enchaînent. J’arrive sur le Pont-Vieux qui enjambe l’Orb, en contrebas du centre-ville. Une fine couche de glace recouvre l’eau, le pont n’est pas bien haut, mais si je me jette maintenant je sais que le froid me tétanisera et que je me noierais, englouti par le néant. Je n’ai pas la force de voir tous mes biens saisis, d’assumer l’échec qui est le mien et le déshonneur que je devrais porter comme une seconde peau. Je suis attiré par ce gouffre, je ne vois aucune autre issue. Assis sur le muret, je suis prêt à me lancer quand une voix surgit de nulle part :

— Charles De Monse ?

Qui ose me déranger en cet instant solennel du dernier adieu à moi-même ? Même mon suicide ne m’appartient plus.

Je me retourne pour faire face à une ombre noire qui s’avance dans le brouillard, le pas est lent mais assuré, la silhouette féminine est élancée. Les traits m’apparaissent plus nettement maintenant, sous le chapeau, un visage fin d’une trentaine d’années, un long manteau est posé sur une paire d’épaules légèrement dénudée, la robe en soie sombre est agrémentée de dentelle noire. Ses yeux d’une noirceur extrême plongent dans les miens comme s’ils voulaient pénétrer les tréfonds de mon âme. Ses cheveux roux sont noués en un élégant chignon. Sa peau pâle laisse ressortir quelques taches de rousseur. Elle est d’une rare beauté.

— Voici une heure bien inhabituelle pour un bain glacé, dit-elle d’un ton ironique.

— Je ne crois pas vous connaître et je vous invite à continuer votre route.

Mon ton est tranchant tout en restant courtois, mais cela ne semble guère dissuader l’inconnue de continuer la conversation.

— Je t’invite moi aussi à continuer ton chemin. Je pense que rien ne justifie un tel désespoir.

— Vous ne savez rien de ma situation, laissez-moi !

— Et toi tu ignores quels autres choix s’offrent à toi. Tu sens le mauvais vin à plein nez ! Passe donc me voir demain soir, nous discuterons et ensuite tu pourras toujours mettre un terme à ton existence si ce que je te propose ne te convient pas. Tu n’es plus à quelques heures près n’est-ce pas ?

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Madies Jousse, et il semble que je sois ton issue de secours.

— Je ne comprends pas.

— Inutile d’essayer de comprendre. Cuve ton vin, prend un bain, repose-toi et rejoins-moi à la tombée de la prochaine nuit. J’habite la villa Rivaldi. Je t’expliquerais tout ce que tu as à savoir.

Continuant son chemin, je la vois s’enfoncer dans la brume puis disparaître comme dans un songe. Ma tête tournoie, mon esprit s’égare, la terre se dérobe sous mes pieds, je ne peux lutter davantage, je m’effondre au sol et sombre dans les ténèbres.

 

Extraits 2/3

La lecture est pour moi un refuge, une évasion, un monde à part dans lequel j’aime me perdre. Mais ce soir rien n’y fait, je ne peux me concentrer. Je décide alors d’aller jouer les voyeurs. J’ouvre une première petite trappe dans le coin gauche du sol de la chambre. À l’étage du dessous, je vois Louisa, la rouquine, chevauchant Monsieur Jean de la Robière. La lumière des bougies transforme sa chevelure en crinière, s’agitant au rythme de ses lents va-et-vient sur ce gros bonhomme à moustache. Dans le coin opposé je découvre Édith et sa souplesse incroyable. Elle est nue, ne portant qu’un collier de perles, l’une de ses jambes posée sur sa coiffeuse en ébène, l’autre sur une chaise, lui faisant réaliser un grand écart digne d’un numéro de cirque. Maître Foucher, notaire, à genoux lui offre un plaisir buccal, torturant sa poitrine en pinçant ses tétons durcis.

La vue de ces spectacles commence à me chatouiller le bas-ventre, j’ai tout juste le temps de laisser ma curiosité s’exprimer davantage en regardant ce qui se passe dans une troisième chambre qu’un coup retentit à la porte. Je sors donc de ma cachette et referme avec ma canne la pièce mystérieuse. Retrouvant un bureau on ne peut plus classique, je m’en vais ouvrir. Je découvre William, le sourire aux lèvres :

— Une visite pour vous, Monsieur.

D’un pas sur le côté il me laisse découvrir une silhouette féminine encapuchonnée. J’invite la dame à entrer, remarquant le clin d’œil de mon ami au moment où je referme la porte. Mon inconnue retire sa cape et je découvre Éléonore. Ses joues sont empourprées, ses cheveux tressés, sa robe cintrée sur ses hanches, une étole rose poudrée sur ses épaules blanches.

— Quelle surprise. Dis-je faussement.

— Je ne sais pas ce qui m’a poussé jusqu’ici Monsieur De Monse. Je ne devrais pas, mais mon mari est là ce soir, j’imagine fort bien ce qu’il va faire et j’ai profité de son absence pour prendre la voiture et vous rejoindre. Je n’ai pas réfléchi, je n’aurais certainement pas dû mais il me fallait répondre à votre invitation, c’était plus fort que moi.

Elle prend à peine le temps de reprendre son souffle, tentant de justifier ce qu’elle sait déjà être inconvenant.

— Je me réjouis de votre décision. Mais ne vous contentez pas d’imaginer à quel plaisir se livre votre mari, venez donc constater.

Insérant d’un geste théâtral le bout de ma canne dans le mécanisme j’observe sa réaction lorsqu’elle découvre mon antre se dessiner dans l’entrebâillement de la porte. Lui tendant la main je l’invite à y pénétrer, je la sens tremblante, poussée par le désir d’en savoir plus et la crainte d’en découvrir peut-être trop. Je rejoins l’observatoire que j’avais quitté à son arrivée et lui demande de s’agenouiller et de regarder. Je sais que Monsieur de Gonsalve s’y adonne à des actes qui vont la choquer, je risque le tout pour le tout. Soit elle reste, soit elle part en courant. Je sais qu’il est avec Zélie, qu’il la sodomise violemment, lui assénant quelques fessées au passage. Le premier réflexe d’Éléonore et de se reculer, une main sur la bouche, horrifiée. Nul doute que cet homme n’a jamais rien fait de tel avec son épouse, et qu’elle ne l’a jamais entendu pousser de tels gémissements de plaisir. Son regard croise le mien, elle a les larmes aux yeux.

 

Extraits 3/3

Je sors sans lui demander son avis, ma planche de Ouija :

— Oh non Charles pas encore ! J’ai vraiment eu peur l’autre jour !

— C’est un jeu, arrête donc ! Allez place ton doigt !

Je ne lui laisse pas le choix et il s’exécute aussitôt. Cette fois le « contact » est plus rapide à obtenir. Pourtant comme la dernière fois, nous n’obtenons pas de réponses précises à nos questions, la flèche semble incontrôlable lorsqu’elle se dirige vers les lettres L-A-R-M-E

— Larme ? Épelle William.

— Oui c’est étonnant.

Nous continuons en demandant plus d’explications et nous obtenons R-E-G-R-E-T

— Oui et bien c’est moi qui commence à regretter ce jeu, Charles je te jure que je ne suis pas à l’aise du tout.

— Will s’il te plaît, encore un peu !

C’est une véritable drogue pour moi, sentir ce morceau de bois se mettre en mouvement sous nos doigts, découvrir le sens des messages. Personne ne m’ôtera de l’idée qu’il s’agit bel et bien de notre inconscient qui travaille, pourtant nous effleurons tout juste l’objet, les déplacements sont rapides et précis. Il fait soudain très froid dans la pièce.

— Esprit, continue à nous parler, nous voulons comprendre, dis-je sans même prêter attention aux protestations de mon ami qui pourtant garde toujours son index en place.

G-A-R-D-E-L-A-R-M-E-R-E-G-R-E-T

Les lettres s’enchaînent de plus en plus en plus vite, la flèche s’emballe, nous n’arrivons bientôt plus à la suivre dans sa course.

G-A-R-D-E-L-A-R-M-E-R-E-G-R-E-T-G-A-R-D-E-L-A-R-M-E-R-E-G-R-E-T-G-A-R-D-E-L-A-R-M-E-R-E-G-R-E-T, elle ralentit soudain, s’immobilise. Nous échangeons un regard avec William, il est terrifié. Les mouvements reprennent, plus lents : M-O-R-T

C’est fini, nous n’obtiendrons plus aucun résultat, la température de la pièce qui avait chuté de manière extraordinaire remonte petit à petit. William se lève, il fait les cent pas, tourne en rond, passant sa main dans ses cheveux nerveusement. Moi, je ne peux même pas bouger de mon fauteuil. J’avais déjà joué au Ouija, mais ce qu’il vient de se passer à l’instant ne m’était jamais arrivé, pas comme ça, pas aussi vite, pas aussi clairement. Nous restons un moment sans échanger un mot, puis c’est Will qui brise le silence pesant :

— Plus jamais tu m’entends ? Je ne veux plus toucher à ça, je ne veux même plus voir cette maudite planche !

— C’était incroyable !

— Incroyable ? Terrifiant, malsain, étrange même si tu veux, mais c’était surtout la dernière fois !

— Essayons de comprendre ce que notre subconscient veut nous dire.

— Mais putain Charles ! Ce n’était pas notre subconscient, c’était un esprit, un esprit qui te met en garde !

— Moi ? Pourquoi pas toi?

—Parce que moi je ne joue pas à des jeux dangereux avec une bonne femme qui pourrait bien être le diable en personne ! Parce que moi je ne brise pas le destin de jeunes femmes qui n’ont rien demandé, parce que moi je n’ai rien à me reprocher.

— Tu ne peux pas comprendre ! Et puis tu profites bien de la situation.

— Oui, nous en profitons tous, c’est vrai.

Il semble se radoucir légèrement, tourne encore un peu dans la pièce et finit par s’asseoir. Il paraît plus réceptif au dialogue, ce qui m’encourage à continuer :

— Écoute, je sais que ce qu’il vient de se passer t’a chamboulé, moi aussi d’ailleurs. Je voudrais juste comprendre. Qu’il s’agisse d’un être surnaturel ou d’une part de nous-même, ce qui en ressort est assez intéressant.

— C’est clair, il faut que tu stoppes tout ça ! Je te l’ai dit, je ne sais absolument pas ce que tu mijotes avec Madies Jousse mais tu es si différent depuis que tu l’as rencontré.

— C’est vrai que je me sens différent, mais j’ai l’impression de vivre.

— Il faut avouer qu’il y a eu de bonnes choses, tu es plus souriant, tu communiques davantage, tu t’ouvres aux autres. Mais fais attention s’il te plaît. Pense à Éléonore de Gonsalve, à cette fille que tu as vue cette nuit. Je te souhaite d’être heureux mais pas au détriment d’innocents.

Cette phrase résonne en moi, je pense aussitôt à Louise. J’ai la preuve que Madies ira au bout des objectifs qu’elle s’est fixé et qu’elle m’a fixé par la même occasion. Je devrais éloigner ma belle Louise de cette femme, de toute façon que puis-je espérer ? La romance d’un patron de bordel et d’une bonne sœur ?

C’est étonnant comme le cœur et l’esprit peuvent se trouver en désaccord. L’envie de faire quelque chose en sachant pertinemment que c’est une mauvaise idée. Mais inutile de lancer un débat intérieur, je sais quelle partie de moi va emporter la bataille. Je ne peux me résoudre à ne pas la revoir. Nous n’avons partagé qu’un court moment, quelques phrases, mais sa douceur, sa beauté, son innocence, sa fragilité m’ont touché.

Je laisse William regagner son domicile et me plonge dans un bain chaud salvateur. Mes cheveux ondulés sont tout emmêlés de mes ébats de la nuit passée. Je commence à somnoler dans ma baignoire quand la porte de mon bureau s’ouvre sans prévenir. Je suis sur le point de sauter hors de l’eau, quelle catastrophe cela serait si ma chambre secrète était découverte ! Je suis soulagé, malgré ma surprise, de constater que c’est Madies qui pénètre dans ma tanière.

— J’arrive au bon moment apparemment ! Me dit-elle en m’observant nu comme un ver dans mon bain.

— Vous pourriez frapper au moins !

— Tout ce que tu as tu me le dois, je suis un peu chez moi ici. Alors, raconte-moi ta nuit avec la jeune pucelle.

— Apparemment vous savez déjà tout, vous savez toujours tout !

— Ne sois pas bougon ! Dit-elle en riant.

— Eh bien on peut dire que Catherine Von Schuler n’est plus vierge, elle n’a d’ailleurs plus aucun orifice qui peut se vanter de porter ce titre.

— Parfait !

Madies semble réjouie, tant qu’elle est satisfaite je peux espérer vivre ma vie tranquillement.

— Vous me devez mille francs par contre.

— Et en plus tu l’as payé comme une vulgaire pute ? Tu es plein de ressources Charles. Je te rembourserais cette dépense avec les intérêts.

— J’ai appris le sort que vous aviez réservé à Éléonore. Dis-je l’air un peu ennuyeux.

— Ne sois pas désolé pour elle, sa famille tout entière porte la honte de ses actes. Bien entendu, tu ne seras suspecté de rien, la dame tiendra sa langue dorénavant, dans tous les sens du terme d’ailleurs.

— Nous l’avons brisé.

— Tu as des remords ? Pourtant je ne t’ai jamais caché mes intentions. Prends garde Charles, je t’ai choisi parce que tu es un homme froid, vaniteux et tu fais de l’argent ton seul et unique intérêt. Que tu te découvres une passion pour le sexe tant mieux, que tu deviennes compatissant voir altruiste m’étonne davantage. Je t’ai prévenu, tu es embauché afin de me servir, si tu ne m’es plus d’aucune utilité je peux te retirer tout ce que tu as. Ton bordel, ta notoriété, tes filles et ta bonne sœur. Suis-je clair ?

 

 

 

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